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Texte extrait du
Reformador de Silvio Seno Chibeni, juin 1994.
Copyright : S.
Seno Chibeni. Jérémie Philippe pour la traduction.
Federaçao Espirita
Brasileira. La Revue Spirite. Union Spirite Française et
Francophone.
Professeur de
philosophie et théoricien de l'épistémologie. Silvio Seno
Chibeni enseigne à l'Universidade Estadual de Campinas,
Saõ Paulo, Brésil.
<< La question de la
scientificité du spiritisme a été beaucoup discutée dans les
milieux spirites. Bien qu'Allan Kardec l'ait abordée de
manière précise et complète, nous pensons que des
développements récents de la science et dans des lignes
non-spirites de recherche sur les phénomènes appelés
paranormaux amènent des nouveautés sur la scène des débats.
Dans ce travail, nous chercherons et mettrons donc en valeur
l'aspect scientifique du spiritisme à la lumière de la
philosophie de la science contemporaine, et, plus
spécifiquement, des études du philosophe américain Thomas
Kuhn.
L'épistémologie - est la
branche de la philosophie qui s'occupe de l'analyse de la
connaissance scientifique : ses fondements, sa
compréhension, sa spécificité, son évolution. Ce qui est de
grande importance pour nous est la question de ce qui est
appelé " le critère de démarcation " entre la science et la
non-science ou pseudo science. Cette question a intéressé de
près tous les philosophes qui se sont dévoués à l'étude de
la science, se détachant particulièrement avec l'apparition
de la science moderne au XVIe et XVIIe siècle. À cette
époque, les investigations étaient relatives au domaine que
nous appelons aujourd'hui la physique. Elles ont conduit à
faire un pas notable dans le pouvoir prédictif et explicatif
de la science avec notamment les contributions de Galilée,
Huygens, Descartes, Newton, entre autres.
On défendit alors l'idée,
anticipée par Francis Bacon, que le succès de la science
était dû à la l'adoption d'une méthode spéciale, la méthode
scientifique. L'application de cette méthode constitue la
démarcation entre la science véritable et les activités
non-scientifiques. L'explicitation, la compréhension et
l'élaboration de la méthode scientifique a constitué un
sujet de recherche pour les philosophes (qui, dans beaucoup
de cas, étaient scientifiques eux-mêmes, la division entre
la science et la philosophie étant moins nette
qu'actuellement ).
Approximativement, on
peut affirmer que la question de la méthode scientifique a
reçu une réponse plus ou moins uniforme depuis le XVIe
siècle jusqu'au milieu de notre siècle, lorsqu'on a commencé
à la mettre en doute. Bien que cela ait été très utile, nous
ne disposons pas de l'espace nécessaire ici pour présenter
les idées centrales de la conception classique de la science
et des critiques qui sont apparues récemment pour sa
substitution. Nous dirons simplement que cette conception
classique est encore celle qui prédomine chez le public et
en grande partie chez les scientifiques. Ensuite, des
différences avec les philosophes et les historiens de la
science contemporaine sont apparues.
De manière générale, la
science classique exige qu'une discipline scientifique parte
d'un long processus de collecte de données ou bien
d'observation de phénomènes. De ces données résulteraient
alors les lois générales qui régissent les phénomènes.
Réunies, ces lois formeraient les théories scientifiques. Le
progrès de la science s'effectuerait par l'accroissement de
nouvelles observations, desquelles résulteraient des lois
supplémentaires s'incorporant dans les théories.
Dans le processus ainsi
schématisé, les assertions suivantes sont essentielles :
1. Dans l'étape de la collecte des données il n'intervient
aucune théorie directrice. Les observations sont neutres.
2. De même, les lois résultent des phénomènes par le
truchement d'une méthode neutre, objective et infaillible.
3. Les nouvelles lois découvertes tout au long de
l'évolution de la science sont toujours complémentaires,
jamais incompatibles avec les lois déjà établies.
L'articulation suprême de
cette conception traditionnelle de la science avait beau jeu
dans le programme philosophique du positivisme logique, qui
fleurissait des années 1920 à 1940. Ce programme a atteint
des niveaux admirables de sophistication formelle et
théorique, venant à exercer une profonde et durable
influence sur la place scientifique. À partir de 1934,
apparaît un philosophe autrichien, plus tard naturalisé
britannique, Karl Popper. Il publia un livre intitulé " la
logique de la découverte scientifique ", contenant des
critiques incisives de la conception classique
logico-positiviste de la science. De telles objections sont
passées en grande partie inaperçues jusqu'à la fin des
années 1950, lorsqu' une version anglaise du livre est
parue, et lorsque le programme du positivisme logique
subissait déjà un processus vigoureux d'autocritique depuis
plus de deux décennies.
Une fois encore, l'espace
limité ne permet pas d'exposer ici les critiques de Popper,
ou sa conception de la science, connue aujourd'hui sous le
nom de falsificationisme. Nous observerons uniquement que le
falsificationisme a apporté des restrictions plus ou moins
sévères, reprises par les autres philosophies de la science.
Parmi elles, les plus importantes sont celles de Thomas
Kuhn, Imre Lakatos et Paul Feyerabend. Dans des travaux
précédents ( Chibeni 1984, 1988 et 1991), nous avons eu
l'occasion de traiter de la philosophie de la science de
Lakatos, en rapport avec la question de la science spirite.
Ici, nous tenterons d'aborder cette même question à la
lumière des idées Kuhniennes de la science. Nous soulignons
que pour que la tâche soit accomplie de manière
satisfaisante, cette entreprise exige une exposition
détaillée de la philosophie de Kuhn, ce qui, évidemment, ne
peut pas tenir dans les dimensions d'un article. Nous
pensons que ce qui va suivre sera considéré comme une
motivation pour des études ultérieures.
2. Ébauches de la philosophie de la science de Kuhn
:
Kuhn a commencé sa carrière académique en tant que physicien
théorique. Il s'est s'intéressé ensuite à l'histoire de la
science. Il a mené d'importantes investigations autour des
théories scientifiques passées selon une nouvelle
perspective historique : il a cherché à comprendre une
théorie à partir du contexte de son époque, et non du point
de vue de la science d'aujourd'hui. Kuhn a tenu compte du
fait que la conception de la science traditionnelle ne
s'ajustait pas à la manière avec laquelle la science
fonctionne réellement et se développe au cours du temps.
Cette perception de l'inadéquation historique des idées
usuelles sur la nature de la science l'a conduit finalement
à la philosophie de la science. Ces études dans ce domaine
sont publiées de manière plus détaillée dans son livre de
1962, " la structure des révolutions scientifiques ". Ce
travail a exercé une influence décisive en direction de la
philosophie de la science. Bien que dans un langage
apparemment accessible, Kuhn avance dans celui-ci des thèses
suffisamment sophistiquées sur la connaissance scientifique
et sur la connaissance en général. Il reçut des critiques
philosophiques diverses tout au long des années.
Naturellement, nous n'entrerons pas dans de telles
discussions. Nous nous limiterons à exposer de manière
simplifiée quelques-uns des points soulignés par Kuhn et qui
ont été reconnus tels quels ou avec une altération mineure
par la quasi-totalité des philosophes de la science.
L'épine dorsale de la
conception Kuhnienne de la science consiste en la thèse que
le développement typique d'une discipline scientifique se
fait tout au long de la structure ouverte suivante :
phase près-paradigmatique > science normale > crise >
révolutions > nouvelle science normale > nouvelle crise >
nouvelle révolution, etc.
Nous avons maintenant une explication simplifiée des notions
développées dans la chaîne évolutive d'une science.
La phase
pré-paradigmatique représente, pour ainsi dire, la
préhistoire d'une science, période pendant laquelle il règne
d'importantes divergences chez les chercheurs, par exemple,
quels phénomènes doivent être étudiés et comment ils doivent
l'être, lesquels doivent être expliqués et selon quels
principes théoriques, des divergences existent sur la
manière dont les principes théoriques sont reliés, sur les
règles et les méthodes qui doivent diriger la recherche, la
description, la classification d'une explication des
nouveaux phénomènes, ou le développement des théories,
quelles techniques et instruments peuvent être utilisés et
lesquels doivent être utilisés, etc. Un tel état des choses
dure un certain temps, la discipline n'a pas encore atteint
le statut de science ou elle ne constitue pas une science à
part entière.
Une discipline devient
une science lorsque qu'elle acquiert un paradigme, terminant
alors la phase pré-paradigmatique et initiant une phase de
science normale. Ceci constitue le critère de démarcation
proposé par Kuhn qui remplace le critère de la conception
classique (ébauché dans la section précédente). Le terme
paradigmatique comporte une acception assez élastique dans
le texte original de Kuhn, et nous ne pouvons pas ici
développer les subtilités de sa signification. Dans un sens
usuel, pré-Kuhnien, le terme signifie exemple, modèle. Ainsi
j'aime, tu aimes, il aime, nous aimons, vous aimez, ils
aiment, est un paradigme de la conjugaison de l'indicatif
présent des verbes du premier groupe de la langue française.
Kuhn a compris que la
transition pour la maturité, pour la phase scientifique,
d'une discipline développe la reconnaissance, par une partie
des chercheurs, d'une réalisation scientifique exemplaire,
qui réunit de manière plus ou moins claire les principaux
points de divergence de la phase pré-paradigmatique. La
mécanique d'Aristote, l'optique de Newton, la chimie de
Boyle, la théorie de l'électricité de Franklin sont entre
autres les exemples donnés par Kuhn de paradigme qui ont
fait entrer quelques disciplines dans la phase scientifique.
Il est difficile
d'expliciter, spécialement en peu de phrases, les éléments
qui entrent dans la formation d'un paradigme. Kuhn soutient
même que cette explicitation ne peut jamais être complète.
La raison à cela tient au fait que la connaissance d'un
paradigme est, en partie, tacite, acquise par exposition
directe de la manière dont le paradigme constitue une
science déterminée. Ainsi, par exemple, c'est seulement en
faisant de l'optique à la manière de Newton qu'on peut
connaître complètement le paradigme optico-newtonien ou en
faisant de l'électromagnétisme à la manière de Maxwell que
l'on peut connaître complètement le paradigme
électromagnétique.
Cependant, nous pouvons,
afin de baliser les choses, considérer les éléments suivants
comme faisant partie intégrante d'un paradigme : une
ontologie, qui indique un type de choses fondamentales qui
constituent la réalité ; des principes théoriques
fondamentaux, qui spécifient les lois générales régissant le
comportement de ces choses ; des principes théoriques
auxiliaires, qui établissent sa connexion avec les
phénomènes et les liens avec les théories des domaines
connexes ; les règles méthodologiques, supports des
articulations futures du paradigme ; des exemples concrets
d'application de la théorie ; etc.
Un paradigme fournit,
ensuite, les fondements sur lesquels la communauté
scientifique développe ses activités. Un paradigme
représente une sorte de carte utilisée par les scientifiques
dans l'exploration de la nature. Les recherches fermement
ancrées dans les théories, les méthodes et les exemples d'un
paradigme sont appelées par Kuhn " la science normale ". Ses
recherches visent principalement, à l'extension des
connaissances des faits que le paradigme identifie comme
particulièrement significatifs. Elles améliorent
l'articulation ultérieure de la théorie par des ajustements
de la théorie aux faits et par l'observation plus précise
des phénomènes.
Un point important
souligné par Kuhn est le suivant : lorsque la carte
paradigmatique se trouve être fructueuse et qu'il ne surgit
pas d'objections sérieuses dans l'ajustement empirique de la
théorie, le scientifique doit persévérer avec ténacité dans
son compromis avec le paradigme. Bien que la science normale
soit une activité hautement dirigiste, et dans un certain
sens sélective, cette restriction est essentielle au
développement de la science. On a seulement centré son
attention dans une gamme théorique explicative que le
scientifique suivra pour aller à fond dans l'étude de la
nature. Aucune investigation de phénomènes ne peut être
menée à bien avec succès en l'absence d'un corps de
principes théoriques et méthodologiques qui permettent la
sélection, la validation et la critique de ce qui est
observé. Ici, on note une des principales erreurs de la
conception classique de la science qui imaginait qu'il est
possible de faire des observations neutres. Dans les
conceptions contemporaines, on reconnaît que les faits et
les théories sont en constante relation d'interdépendance,
comme en symbiose, les premières influençant les dernières
et celles-ci contribuant à la sélection, la classification,
la concaténation, la prédiction et l'explication. En
possédant un accord de principe théorique et de règles
méthodologiques, le scientifique n'a pas besoin à chaque
instant de reconstruire les fondamentaux de son domaine, en
commençant par les principes de base et en justifiant la
signification de l'utilisation de chaque concept introduit.
Kuhn comprend la science
normale comme une activité de résolution de puzzles, car,
comme pour les puzzles, elle se développe selon des règles
relativement bien définies. Sauf évidemment qu'en science,
les puzzles sont représentés par la nature. Tout au long de
l'exploration d'un paradigme il peut arriver que
quelques-uns de ces puzzles se résolvent difficilement. Le
devoir du scientifique est d'insister dans l'emploi des
règles et des principes paradigmatiques fondamentaux quand
il le peut. En utilisant l'analogie précédente, couper par
exemple un morceau de pièce du puzzle, ne peut pas être
effectué indéfiniment. Quand les puzzles sont sans solution,
Kuhn dit que des anomalies se multiplient et résistent
pendant de longues périodes malgré les efforts des meilleurs
scientifiques. Ces anomalies ont des incidences sur des
parties vitales de la théorie paradigmatique.
Le temps arrive alors de
considérer la substitution du paradigme lui-même. Dans ces
situations de crise, des membres plus audacieux et créatifs
de la communauté scientifique proposent des alternatives au
paradigme. Il y a perte de confiance dans le paradigme en
vigueur et de telles alternatives commencent à être prises
au sérieux par un nombre croissant de scientifiques. On
s'installe dans une période de discussions et de divergences
sur les fondamentaux de la science, ce qui rappelle un peu
ce qui se passe dans la phase pré-paradigmatique. La
différence basique est que même pendant la crise, le
paradigme déjà adopté n'est pas abandonné tant que n'en
surgit pas un autre qui se révèle supérieur à lui dans
pratiquement tous les aspects.
Lorsqu'un nouveau
paradigme vient se substituer à l'ancien, il arrive ce que
Kuhn appelle la révolution scientifique. Une grande partie
des thèses philosophiques sophistiquées de cet auteur
devient la cible de polémiques entre les spécialistes.
Conformément à ce que nous avons déjà dit, nous n'avancerons
pas davantage dans ce sens. Le schéma général de la nature
de la science que nous présentons ci-dessus représente la
contribution la plus consensuelle de Kuhn à la philosophie
de la science et il peut être aussi identifié, avec des
adaptations principalement terminologiques, à la philosophie
de la science de Lakatos, la suivante des deux plus
systématiques et importantes tentatives contemporaines de
compréhension de la science.
3. Le paradigme
spirite :
Dans ce paragraphe, le
lecteur familiarisé avec l'histoire du spiritisme qui a lu,
étudié, médité et compris l'œuvre de Allan Kardec aura déjà
perçu le fondement de nos thèses principales : l'œuvre de
Kardec a constitué un véritable paradigme scientifique, et
ce paradigme représente, jusqu'à aujourd'hui, l'unique ligne
directrice tout au long de laquelle peuvent se développer
des recherches scientifiques sur les phénomènes spirites et
sur l'aspect spirituel de l'être humain en général.
L'explicitation complète
de ses thèses exigerait que nous parcourions toute
l'histoire du spiritisme, toute l'œuvre Kardeciste, et les
tentatives d'étude des phénomènes spirites à l'intérieur du
paradigme spirite. Évidemment, il n'y a pas la place
nécessaire pour réaliser une telle entreprise. Nous
indiquons juste les quelques points les plus saillants, pour
motiver ceux qui voudraient réfléchir sur le sujet.
Comme le soulignait
Kardec lui-même, quelques-uns des faits les plus
significatifs qui servirent de base pour ses recherches
étaient connus, bien que de manière imprécise et obscure,
depuis les premiers temps de la civilisation humaine.
Cependant, il apparaît clairement qu'il n'a pas toujours été
l'objet d'études : il n'y avait pas, jusqu'à l'avènement du
spiritisme, un paradigme scientifique qui les contienne et
qui les intègre dans un corps de principe théorique précis
et compréhensible, accompagné de méthodes, critères et
valeurs qui définissent des directions le long desquelles
des investigations auraient pu cheminer. Ce fut la phase
pré-paradigmatique des recherches sur l'esprit.
Une telle phase débute
avec le travail d'Allan Kardec. Il nous lègue un paradigme
admirablement cohérent, sophistiqué, empiriquement adéquate
et fertile d'un point de vue heuristique, qui ne laisse rien
à désirer au bon succès des paradigmes des sciences
ordinaires, comme la thermodynamique, l'électromagnétisme,
les théories de la relativité, la mécanique quantique, etc.
Comme indication générale
et approximative, nous pouvons dire que le livre des Esprits
a établi l'ontologie et les principes théoriques de base ;
le livre des médiums et la deuxième partie du ciel et
l'enfer ont effectué la connexion avec la base expérimentale
; l'Évangile selon le spiritisme et la première partie du
ciel et l'enfer ont exploré les répercussions philosophiques
du paradigme dans le domaine de l'éthique. La Genèse, les
miracles et les prédictions selon le spiritisme et les
divers essais dans les oeuvres posthumes et la Revue Spirite
ont approfondi des points divers et variés de la théorie,
étant entendu que la Revue a également constitué un
répertoire d'expériences de grande valeur.
Nous pouvons noter que la
théorie spirite est accompagnée de quelques éléments vitaux
caractéristiques d'un paradigme scientifique légitime.
Ceux-ci sont entièrement explicites : critères, méthodes et
procédés qui guident la recherche, description et évaluation
autant des faits que des principes théoriques auxiliaires.
Il y a plus : Kardec nous a fournis en profusion des
exemples concrets de problèmes résolus par la théorie
spirite, de véritables modèles devant être suivis dans
l'abord d'autres problèmes. Nous voyons, en accord avec les
conceptions de Kuhn, que de telles applications exemplaires
de la théorie remplissent de fait beaucoup de papier pour
s'assimiler la réelle essence du spiritisme. Ceux qui ne se
penchent pas sur elle, qui inspectent les principes spirites
seulement de loin, même de nombreuses fois mais de manière
fragmentaire, seront dans l'incapacité de bien juger le
paradigme Kardeciste ; ils ne peuvent pas acquérir ce que
Kuhn appelle la connaissance tacite de la science spirite.
En examinant l'histoire
du spiritisme après Kardec, nous voyons que le paradigme
initié par lui a poursuivi son développement en tant que
science normale. Léon Denis, dans les premiers temps, puis
ensuite Bezerra, Emmanuel, André Luiz, Yvonne Pereira,
Philomèno de Miranda, entre autres, ont été des chercheurs
incarnés ou désincarnés qui ont contribué à l'extension du
paradigme dans sa pureté originelle.
Des questions peuvent
naturellement être suscitées par la comparaison du paradigme
spirite avec le paradigme des sciences ordinaires et celle
des révolutions scientifiques. L'histoire montre
l'apparition de révolutions dans quasiment tous les parties
de la science et on pourrait se demander si le spiritisme ne
serait pas lui aussi sujet à une révolution. Ceci est une
question délicate, et dans ce petit espace qui nous reste
ici nous ne pouvons pas le faire de manière satisfaisante.
Notre réponse comporte deux observations principales, que
nous esquissons ci-dessous :
Premièrement, l'examen
dispensé et catégorisé de la situation montre de manière
indubitable que le spiritisme n'expérimente pas, et même n'a
jamais expérimenté un quelconque processus d'accumulation
d'anomalies, qu'il existe très peu dans ses points
essentiels, une accumulation de ce qui a constitué selon
Kuhn, un pré requis pour le déclenchement d'une crise,
capable de justifier la prolifération de théories
alternatives et éventuellement, la substitution du
paradigme. Nous profitons pour noter ici que, à la vue de
ceci, nous considérons comme erreur scientifique toute
théorie qui, depuis les premiers temps, a développé ses
recherches loin du paradigme spirite. Il n'y a pas de raison
scientifique pour cette attitude, qui, rappelons-le a
contribué à la dispersion des efforts de manière très
préjudiciable à l'avancement de la connaissance,
conformément à ce que Kuhn a montré.
La deuxième partie de
notre réponse passe par l'observation qu'étant donné la
nature spécifique du paradigme spirite, nous ne devons pas
espérer qu'il sera un jour abandonné ou modifié dans ses
principes fondamentaux. La raison de ceci est que, excepté
pour quelques principes abstraits, les principes que nous
rencontrons se situent souvent au niveau des phénomènes, de
telle sorte que, en utilisant la nomenclature philosophique,
nous pourrions classer la théorie spirite comme
essentiellement phénoménologique. L'exemple le plus clair
d'une théorie de ce type dans les sciences ordinaires est la
thermodynamique, développée au milieu du XIXe siècle. Etant
phénoménologique, elle jouit d'une haute stabilité en
comparaison au progrès des autres domaines de la science :
elle a traversé indemne les changements radicaux de
paradigme ayant eu lieu en physique dans la première
décennie de notre siècle. Cette caractéristique de la
thermodynamique a beaucoup attiré Einstein (entre autres),
qui a cherché à développer sa théorie spéciale de la
relativité de manière phénoménologique.
En termes simples, nous
pouvons essayer d'éclairer ce point en disant que dans les
théories non-phénoménologiques (dites théories
constructives), que sont les meilleures théories de la
physique et de la chimie, le " degré de théoricité " des
principes est bien plus élevé ; elles sont bien plus
éloignées de l'observation empirique directe. Dans de tels
cas, le chemin qui mène des phénomènes jusqu'aux principes
théoriques est assez tortueux ; il passe par une série de
théories auxiliaires, nécessaires, par exemple, pour traiter
du fonctionnement et de l'interprétation des données
fournies par les appareils en question. Dans de telles
circonstances, l'assurance avec laquelle les principes
peuvent être certifiés est évidemment réduite ; il y a, en
général, des possibilités plausibles d'explication des mêmes
phénomènes par des principes théoriques différents.
L'histoire de la physique et de la chimie illustre bien la
vulnérabilité de ses théories constructives, qui sont
remplacées avec le temps.
En ce qui concerne les
principes spirites de base, l'existence et la survivance de
l'esprit, le libre arbitre, la loi de cause à effet, la
réincarnation, etc., la situation est assez différente. Leur
confirmation est totalement indépendante des appareils,
conformément à ce qu'a souligné Kardec, ce qui est un énorme
avantage du point de vue épistémologique, pour toutes les
raisons évoquées ci-dessus. Ce sont des propositions du même
ordre épistémologique que les propositions selon lesquelles
le soleil existe, le feu brûle, la ciguë empoisonne, etc.
nous notons que l'inférence spirite devant un phénomène
d'effets intellectuels ne diffère en rien des inférences que
nous faisons à partir des phénomènes ordinaires. Lorsque,
par exemple, le facteur apporte un papier sur lequel nous
lisons certaines phrases, nous ne nous assurons pas du fait
qu'elles ont été écrites par un ami déterminé : lorsque l'on
nous relate les faits, ils contiennent des expressions et
véhiculent des pensées particulières et intimes. De très
nombreux cas de psychographie auxquels nous sommes témoins
se passent de la même façon. Cela ne constitue pas une
exagération, lorsqu'on affirme la constatation évidente de
cas de cette espèce, cela est suffisant pour éliminer les
doutes relatifs aux principes de base de la doctrine
spirite, de l'existence et de la survivance de l'esprit.
Comme si cela ne
suffisait pas, la base expérimentale du spiritisme contient
encore beaucoup d'autres types de phénomènes, comme la
psychophonie, la xénoglossie, les matérialisations, la
voyance, la pneumatographie et la pneumatophonie, etc..
Au-delà de ces phénomènes, qui forment une catégorie
spécifique parmi les phénomènes spirites, le spiritisme
s'appuie également sur d'innombrables phénomènes ordinaires.
Nous nous référons, par exemple, à nos inclinations, à nos
sentiments, aux particularités de nos relations avec les
personnes qui nous entourent, aux événements marquants de
notre vie, aux altérations de la personnalité, aux effets
psychosomatiques, aux rêves, à l'évolution des espèces et
des civilisations, etc.. Nous comprenons que la
déconsidération de ce vaste corps d'évidences à l'encontre
du spiritisme a engendré son omission d'une partie de ses
critiques. Ce sont par eux que l'on a tenté de faire une
science non-spirite de l'esprit.
Dans un autre article (
Chibeni 1988 ; voire aussi Chibeni 1986) nous cherchons à
montrer que Kardec a possédé un sens scientifique et
philosophique très en avance sur son temps. Il a identifier
correctement les caractéristiques d'une véritable science,
tout en développant ses recherches en accord avec elles.
Ceci est clair tant dans l'analyse de son oeuvre, que dans
les innombrables déclarations explicites de sa part sur la
nature de la science, ce qui rend encore plus lamentable la
recherche d'une science de l'esprit en dehors du paradigme
Kardeciste, recherches qui se poursuivent encore de nos
jours, alors que les avancées de la philosophie et de la
science pourraient déjà montrer où elles se rencontrent. >>
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