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De la
connaissance rationnelle a la magie de la dimension
mystique.
Texte de Yves
Kodratoff, 2005-2006.
Directeur de
recherche au CNRS, Yves Kodratoff est chercheur en
intelligence artificielle et un théoricien du raisonnement
inductif. LRI - Université de Paris-Sud Orsay.
<< Il est
remarquable qu'au début de notre ère, deux civilisations
aient commencé à écrire des textes, toutes les deux dans un
'alphabet' très particulier et différent de tous les autres
alphabets : la civilisation celtique a créé l'ogham (ou
ogam) de 25 signes et la civilisation germanique a créé les
24 runes, qui constituent ce qu'on appelle le futhark ancien
ou germanique. On peut imaginer que la date de création de
ces systèmes d'écriture ait été bien antérieure (quand même
au plus tôt en 500 AvJC !) et que oghams et runes aient été
utilisés comme un langage gestuel avant d'être écrits.
Ceci étant, les traces objectives qui nous restent sont
celles des inscriptions oghamiques qui servent à écrire
l'ancien irlandais et celles des inscription runiques qui
écrivent divers langages germaniques anciens.
La plupart des universitaires actuels considèrent ces deux
systèmes comme des systèmes alphabétiques ordinaires et
présentent leurs propriétés objectivement vérifiables, selon
un système de rationalité scientifique. Je dois avouer
qu'après les délires du 19ème siècle, et les utilisations
farfelues faites de ces signes, il est reposant de savoir ce
que l'on sait vraiment sur eux ! Il n'en reste pas moins que
de nombreuses inscriptions ont visiblement un sens magique
et que la pure rationalité réduit notre vision de ces signes
à ce qu'un athée des 20-21ème s. peut comprendre, et non pas
à ce qu'un païen mystique des 3-10ème s. pouvait, lui,
comprendre.
Dans la présentation des runes donnée ici, j'ai essayé à la
fois de ne jamais contredire les connaissances rationnelles
que nous avons des runes, mais de me placer justement au
point de vue d'un païen mystique du 10ème s. en étant
néanmoins bien conscient de mes limites, et non sans
quelques fois me moquer un peu de moi-même.
Les 24 runes du
Futhark germanique ancien :
Fehu partage la
racine du mot allemand, Vieh, signifiant
bétail et du mot anglais, fee, signifiant
honoraires. Les poèmes runiques ont changé Fehu en
Fé ou en Feoh, mais le sens est le même, toujours celui de
richesse. Que le bétail soit associé à la richesse n'est pas
étonnant en un temps où on compte la richesse en son poids
d'argent aussi bien qu'en têtes de bétail. Nous associerons
donc Fehu à tout ce qui est richesse et symbole de
richesse. Les sens possibles du mot 'richesse' sont très
nombreux et nous allons en étudier quelques facettes
présentes dans les poèmes runiques.
Mots étymologiquement
apparentés :
Sa forme est ,
et elle est restée inchangée.
Le poème runique viking donne en deux vers une description
de la rune qui demandera presque toujours une interprétation
car le premier et le deuxième vers paraissent traiter de
sujets différents. On peut y voir une marque d'incohérence,
quant à moi, j'essaierai au contraire d'y rechercher un lien
caché entre deux idées aujourd'hui considérées comme bien
différentes, mais qui sont intimement liées en magie
runique.
Poème runique viking :
provoque
la discorde entre parents.
Le loup vit dans la forêt.
Wimmer appelle cette rune
fé. L'Abecedarium Nordmannicum
l'appelle feu. Comme je l'ai signalé, le
nom fé est bien entendu confirmé par maints
autres textes qui parlent de la première rune du Futhark
viking, mais ce nom n'est pas présent dans les poèmes
runiques, contrairement aux présentations classiques de ces
poèmes.
Le bon sens permet de comprendre ces vers sans recourir à la
mythologie. Ils signifient que les problèmes d'argent
divisent les parents et que dans le coeur de chacun
sommeille un loup dont l'avidité s'éveille bien vite à la
bonne odeur de l'argent. Dans la mythologie nordique, ce
thème est particulièrement bien illustré, comme nous l'avons
vu, par la saga de Sigurdhr, qui tue le dragon Fáfnir parce
que le frère de Fáfnir, Regin, père spirituel de Sigurdhr,
le conseille en ce sens. Sigurdhr apprenant par des oiseaux
qui chantent autour de lui que Regin veut le tuer, il va lui
couper la tête. Nous voilà bien servis en matière de
discordes entre parents, d'autant que l'histoire de cet or
ne s'arrête pas là, et provoquera encore bien des horreurs
au sein de cette famille comme on peut le lire dans l'Edda
et dans le Chant des Nibelungen, un
classique de la littérature germanique. C'est pourquoi,
explique l'Edda, l'or est appelé " le métal des discordes ".
Pour comprendre le second vers, rappelons-nous qu'en
préparant le meurtre de Sigurdhr, ses assassins, qui sont
aussi ses frères d'armes, mangent du loup et du serpent pour
se donner le 'droit' d'exécuter leur forfait. Je suppose
qu'en agissant ainsi, ils perdent temporairement leur
qualité d'hommes et s'autorisent à toute action impossible
autrement. On le voit, le mythe donne une grandeur sauvage à
l'interprétation de bon sens, mais ne la change guère.
Le poème runique
islandais donne trois images (c'est-à-dire des métaphores
appelées kenning en poésie scaldique) qui
peuvent être utilisées dans le langage poétique en lieu et
place du mot qu'elles illustrent. C'est donc une espèce
d'art poétique que contient le poème islandais. Nous allons
essayer de comprendre le sens de ces images, étant bien
entendu que de multiples interprétations sont possibles,
c'est-à-dire qu'il n'existe pas une seule traduction
possible.
Poème runique islandais :
c'est
la discorde entre parents,
Le feu de la mer (ou, aussi :
le délice des hommes .selon les versions)
ok grafseiðs gata
(Traduction classique : la voie du serpent.
Traduction personnelle : l'énigme de la tombe ouverte du
seidhr)
Wimmer appelle cette rune fé, on trouve
aussi fee. Le troisième vers contient
plusieurs sens. Wimmer traduit par :
et la voie du 'poisson de la tombe' (le serpent).
En conséquence, tous les universitaires traduisent
grafseiðs gata par : " La voie du serpent. ". Même
cette traduction est ambiguë et, en plus, les mots vieux
norrois peuvent signifier quelque chose de complètement
différent, nous allons donc passer pas mal de temps sur ce
simple vers.
D'abord, rappelons que ceci nous indique qu'en poésie, au
lieu de parler de richesse, on a le droit de remplacer ce
mot par " discorde entre parents ", " feu de la mer ", etc.
Nous avons déjà, plus ou moins explicitement, expliqué ces
trois images. La discorde entre parents est une constante
des sagas de Sigurdhr, Sigrdrífa et Gudhrún.
J'ai déjà signalé l'image classique pour l'or de " flamme du
fleuve ", " feu de la mer " appartient au même registre.
Dans cette image, c'est un autre danger de la richesse qui
est signalé, son aspect de mirage qui, comme le reflet du
soleil couchant sur l'eau, éblouit mais ne nourrit pas
l'âme. L'aspect " froid " de la lumière fournie par l'or est
souligné dans un poème scaldique:
Jamais les écailles de la neige ne fondront au feu du chemin
déferlant de l'anguille.
Le " chemin déferlant de l'anguille " est la mer, le " feu
de la mer " est l'or, et les " écailles de la neige "
représentent l'argent (métal). Ce vers signifie donc que
l'argent ne fond pas à la lumière de l'or, c'est à dire que
cette lumière est sans chaleur.
La voie du serpent peut être interprétée de trois façons.
D'une part, c'est celle que l'on suit en mangeant du loup ou
du serpent. Je préfère cependant l'autre interprétation,
celle ou le " serpent " est en fait un dragon, que les
légendes décrivent souvent comme amassant des richesses, tel
Fáfnir. D'ailleurs, un poème scaldique de la saga des frères
jurés (chap. 23) utilise la métaphore " le lien du serpent "
pour l'or. L'or lie Fáfnir à son antre, c'est aussi la voie
qu'il l'emmène vers son destin. De même, le poème vieil
anglais Beowulf, dans une digression, rapporte une partie de
la vie de Sigurdhr (appelé Sigemund dans ce poème) dans ces
termes :
C'est Sigemund qui a blessé à mort le dragon,
Le gardien du trésor; le fils du roi marcha
Sous la roche grise, il se risqua seul
Au terrible combat; ...
son épée transperça sur place
Le merveilleux reptile, frappé dans la grande caverne,
Meilleure des épées; le serpent était mort.
On voit bien que, dans ce poème, le dragon est appelé un
reptile et un serpent. La voie du serpent est alors celle
qui suit le dragon, grand amasseur de richesses.
On trouve aussi dans la Gesta Danorum un
texte associant le " serpent " aux richesses :
Il y a ... une île aux
pentes douces dont les collines abritent un trésor qu'elles
protègent, tel un receleur son précieux butin. Un serpent
est le gardien de cet amas de richesses. Se lovant,
étroitement enroulé sur soi, il déploie les anneaux de sa
queue et agite l'air de leur spirale tourbillonnante en
vomissant force venin. Si tu veux le vaincre, façonne avec
des cuirs tendus le bouclier dont tu dois te servir, et
préserve ton corps de la même peau de boeuf pour que les
jets acides ne touchent pas tes membres nus, car la sanie
brûle tout ce qu'elle atteint de sa bave. Même si la langue
triple et vibrante de la bête s'échappe de sa gueule ouverte
en bondissant et que d'horribles crochets font peser sur toi
la menace d'affreuses blessures ...
Quant à la troisième
façon de comprendre ce vers, elle vient d'un commentaire
latin que le Þrideilur Rúna lui donne:
" deliciæ viperæ via " : la voie de la vipère délicieuse.
Quant on pense en plus aux versions qui donnent " le plaisir
de l'homme " comme second vers, si la vipère en question est
délicieuse, alors l'allusion sexuelle devient évidente : le
sexe féminin est en effet " la voie de la 'délicieuse
vipère' !" Chacun comprend facilement que la rune Fehu,
ainsi, honore le sexe féminin et en exalte la richesse, une
interprétation que je n'ai guère vu utiliser, peut-être à
cause d'une pudeur mal placée. Le pire vient de certains
mystiques des runes qui consacrent les 8 premières runes au
dieu Freyr, c'est-à-dire au sexe masculin, alors qu'il
faudrait peut-être plutôt les consacrer au sexe féminin ! De
plus, la rune Fehu est la première de notre Futhark
. de tous les futharks, en fait . et il me paraît évident
qu'elle doive évoquer les 'débuts' en une certaine façon.
Notre propre entrée dans la vie se fait au travers du sexe
féminin, et donc, remontant d'une réflexion presque
graveleuse au symbole qu'elle représente, puis jusqu'aux
symboles universels, il me semble que cette rune est celle
du début de notre univers. Dans la mythologie nordique le
premier être est la vache Audhumla qui a léché la glace
entourant les premiers géants Dans le chapitre 2, je décris
les actions de cette vache et je rappelle que l'étymologie
suggère qu'il s'agisse d'un bovidé sans cornes. Cette
remarque, couplée au commentaire du Þrideilur Rúna,
souligne l'aspect enrichissant, maternel et délicieux de la
féminité, c'est-à-dire ses aspects non agressifs. La rune
suivante, Uruz, introduit aussi un bovidé, mais il a des
" cornes puissantes ", si bien que je vois dans ces deux
premières runes une expression de deux aspects
complémentaires de la féminité. Nous reviendrons sur ceci en
étudiant Uruz, en particulier en évoquant les rares
représentations explicites du sexe féminin: les
sheela-na-gig qu'on observe sur les chapiteaux de nombreuses
églises de Grande Bretagne.
Enfin, revenons sur la traduction de grafseiðs gata
donnée par les universitaires.
Le mot seiðr, utilisé au génitif ici,
a en réalité deux sens. Ou bien c'est le sens recommandé par
Wimmer, celui d'une sorte de poisson. Ou bien, comme tous
les dictionnaires le disent, c'est une opération magique. Ce
processus magique sera décrit longuement dans le tome 3 de
ce livre. Pour faire court, disons que c'est un chamanisme
spécial, spécifique à la civilisation viking.
Le mot gata est compris par les
universitaires comme le mot gátt, qui
signifie soit 'chambranle de porte' soit 'espace de la
porte', d'où la traduction logique 'voie' qu'ils ont donné.
Cette traduction pose un petit problème en ce sens que ce
mot devrait être un nominatif et donc s'écrire gatt
et non gata. Je ne me permets pas de
critiquer la traduction des universitaires, mais je pense
qu'on devrait quand même donner sa chance au mot
gáta qui, lui, est bien un nominatif et qui
signifie .énigme... "L'énigme du poisson" n'a évidemment
aucun sens, mais par contre, "l'énigme du chamanisme
nordique", elle, fait sens (surtout pour moi qui vais y
consacrer un chapitre entier du volume 3 de ce livre !)
Le mot grafa signifie en effet une tombe,
une sépulture. Cependant, il existe des usages où il est
justement un mot composé comme dans grafseiðs,
et l'un de ces usages décrit une loi norroise assez
horrible. Le grafgangs-maðr est une
punition infligée à un couple d'esclaves mariés contre la
volonté de leur maître, et devenus indigents. Alors leur
maître pouvait les enfermer dans une tombe ouverte jusqu'à
ce que l'un d'eux meure, et ne laisser sortir que le
survivant.
Je propose donc d'accepter une traduction alternative du
troisième vers : Fehu c'est
grafseiðs-gata : l'énigme de la tombe ouverte
du seidhr.
Cette "tombe ouverte" peut être interprétée de mille façons
qui toutes exigent une excellente compréhension de la
pratique du seidhr. Disons simplement maintenant que, au
moins, cela donne une idée du fait que la pratique du seidhr
comporte des mystères, que Fehu est la clé de ces
mystères, et peut être que cette pratique implique le
terrible sacrifice de la moitié de soi-même qu'on aime le
plus (comme dans le grafgangs-maðr où les
esclaves sont forcés de sacrifier leur moitié préférée).
Le poème runique anglais a été certainement beaucoup plus
altéré que ses contreparties norroises et islandaises, et il
est toujours possible d'en donner une version chrétienne et
moralisatrice. Ma traduction s'oppose à cette tendance.
Poème runique vieil anglais :
feoh Richesse (ou bétail, ou
propriété transportable) est une faveur pour tous.
Cependant chacun doit beaucoup partager
S'il veut tirer au sort (ou obtenir) une
destinée de la part du maître.
Cependant, le troisième vers peut se traduire aussi par
"S'il veut gagner la gloire du Seigneur quot; et c'est bien
entendu la version choisie par les universitaires,
puisqu'elle fait sens dans un contexte chrétien. Dans la
Völuspá, on se souvient que les formes humaines créées par
les Nains sont " sans destinée ". Partager ses richesses,
c'est se créer une destinée . ce qui est bien, en fin de
compte, pour un chrétien, " gagner la gloire du Seigneur. "
Dans les poèmes scaldiques, cette générosité est constamment
rappelée comme caractéristique du roi, du chef, du
vainqueur, autrement dit, de celui qui se crée une destinée.
Ce n'est alors pas par charité mais par générosité que le
don est fait. Bien entendu, vu de l'extérieur, c'est un peu
la même attitude, mais la charité abaisse celui ou celle qui
la reçoit, alors que la générosité grandit celui ou celle
qui l'exerce. Celui qui " gagne la gloire du Seigneur " le
fait avec humilité, celui qui " obtient une destinée de la
part du maître " conserve son intégrité et sa fierté.
Le nom de la rune Fehu est Fé dans le poème runique
viking, et c'est la première de ce poème. C'est pourquoi,
comme nous l'avons annoncé, nous lui associerons la
Première strophe du Dit de Hár :
L'un s'appelle Aide
Car il t'aidera
Dans la détresse et les persécutions.
Les poèmes runiques, sans doute sous l'influence de
l'histoire de Sigurdhr et de Gudhrún, ont favorisé l'aspect
négatif de la richesse. Ódhinn, bien antérieur à eux, est
heureusement ici pour nous en rappeler les aspects positifs.
Fehu est la rune
de la richesse, avec ses aspects positifs et négatifs, mais
aussi celle de la délicieuse douceur de la femme, une
richesse pour le mari de cette femme, bien sûr, mais encore
plus une richesse intérieure à la femme.
J'ai vu de nombreuses attributions fantaisistes de " rune de
protection " à Thurisaz ou Algiz, par exemple. Et bien, vous
l'avez sous votre nez, la rune primordiale de protection,
c'est Fehu, la première rune, tout comme le dit
implicitement le Dit de Hár.
La déesse Freyja a donné la clé du seidhr aux Ases, comme le
rapporte l'Edda en prose. Fehu, elle, nous donne la
clé des mystères de la magie nordique. C'est pourquoi j'y
vois la rune de la vache primale créatrice de notre univers,
Audhumla, et celle de la grande déesse du nord, Freyja,
maîtresse de la magie incarnée dans la pratique du seidhr
Ce mot évoque quelque
chose de très ancien, comme le préfixe allemand ur-,
et en particulier cette forme de boeuf sauvage qui a existé
naturellement en Europe, l'aurochs.
Mots étymologiquement apparentés: Allemand, ur-
(primordial, 'du début'); Allemand, Ur ou
Auerochs (aurochs)
Sa forme originale est celle d'un V inversé, .
Les formes
et
se trouvent en nombre à peu près égal dans les inscriptions
runiques datées entre 200 et 400. La forme
commence à dominer après 400. La forme anguleuse ,
conservée ensuite, apparaît en 450.
Contrairement à Fehu, Uruz voit la signification de son nom
varier fortement avec le temps et l'espace. D'aurochs, elle
passe à scorie et bruine dans les poèmes nordiques, pour
redevenir aurochs dans le poème anglais.
Poème runique vieil anglais :
ur (aurochs ou bison) est résolu,
Il est puissamment cornu.
Une fière bête combat avec ses cornes.
Randonneur des landes, c'est un être puissant.
C'est donc un hymne à la force de cet animal antique qui
nous rappelle les mythes des indiens d'Amérique relatifs aux
bisons, eux aussi de fiers animaux et fournissant de grandes
quantités de nourriture. Par exemple, dans la transcription
littérale des récits de Black Elk recueillis par John
Neihardt, Black Elk décrit le mythe dit de " la découverte
du tabac et la pipe " qui sont offerts au héros par une
divinité féminine. Et Black Elk précise : " Cette femme
était réellement un bison blanc. D'où le respect pour le
bison blanc. "
Le pouvoir de ces animaux qui font des réserves pour
l'hiver, l'aurochs, le bison, l'ours, l'élan est clairement
affirmé dans les aspects chamaniques des civilisations des
pays nordiques.
L'aurochs semble représenter un symbole violemment masculin
à cause de la force physique qu'il dégage et je ne tiens pas
du tout à rejeter cet aspect. Autant Fehu me paraît dédié à
la douceur et 'donc' à la féminité si on se place dans notre
contexte d'une civilisation guerrière, autant Uruz, dédié à
la force, me paraît symboliser à la fois le masculin et le
féminin. D'abord, le mot ur (en Vieil
Anglais) ne désigne pas particulièrement l'aurochs mâle,
bien entendu. Mais je voudrais utiliser un autre argument,
dû à Maria Gimbutas. Je sais qu'il est très chic 'aux USA au
moins' de la mépriser un peu car elle a poussé les
hypothèses féministes au-delà du raisonnable. Cependant,
rejeter en bloc ses arguments ne me paraît pas très
raisonnable non plus, d'autant qu'elle illustre toujours ses
arguments par des images, et vous pouvez les apprécier ou
les rejeter par vous-mêmes très simplement. Maria Gimbutas
associe les cornes de taureau aux organes de reproductions
internes de la femme, c'est-à-dire à l'utérus prolongé des
trompes de Fallope. Ceci peut sembler ridicule en effet,
mais observez, dans ses ouvrages, les reproductions qu'elle
donne, et vous verrez par vous-mêmes qu'il existe en effet
des dessins de cornes de taureau qui sont complètement
irréalistes, mais qui, comme par hasard, représentent
exactement ces parties internes du système reproductif
féminin. J'ai l'impression que le poème runique vieil
anglais, en mentionnant deux fois les cornes de l'aurochs,
nous suggère qu'il veut mentionner deux types de forces,
tous deux résolus et combatifs, chacun à sa façon.
Les poèmes viking et islandais vont nécessiter une
discussion détaillée du sens des mots vieux norrois qu'ils
utilisent.
Poème runique viking :
provient
de mauvais fer. ( er
af illu jarne)
Souvent le renne court (ou glisse) sur le névé. (opt
loypr ræinn á hjarne)
Wimmer associe le nom úr à cette rune et il
le traduit par Schlacke, ce qui signifie
scorie ou impureté. Cette traduction vient évidemment de ce
qu'elle " fait sens ". Comme je l'ai déjà dit pour la rune
Fehu, il existe des manuscrits qui confirment le mot
úr (ou'ur' si jamais l'accent a
été omis). En islandais moderne, le mot úr
ne signifie plus que 'bruine, averse de pluie', mais en
Vieux Norrois, il avait encore le sens de scorie, et pour
être complet, il pouvait aussi être une préposition
signifiant 'hors de'. Enfin, il ne faut pas oublier que le
mot úrr signifie aurochs en Vieux Norrois.
D'ores et déjà, vous pouvez sentir que sous son apparente
naïveté, ce premier vers va pouvoir prendre une foule de
sens, d'autant plus que 'mauvais fer' (illu jarne)
qui paraît non ambigu va en fait pouvoir prendre plusieurs
sens, comme nous allons le voir.
Analyse du premier vers du poème runique viking :
Pour comprendre comment ces sens peuvent coexister sans
absurdité, il faut nous référer à un couplet du poème
runique islandais, celui relatif à la seizième rune, Ýr,
dont voici le début:
er
bendr bogi (c'est un arc tendu)
ok brotgjarnt járn, etc. (et fer facile à
briser)
Wimmer associe le mot ýr à cette rune.
Ainsi, le mot ýr signifie aussi
brotgjarnt járn , mot à mot: 'un fer avide de se
briser'. Ce mot peut être la même préposition que úr,
un arc, un if (l'arbre), et une averse de pluie. Le mot
voisin ýrr signifie, lui, fer brisant. Vous
voyez bien que les mots úr et ýr
sont quasiment interchangeables, y compris le fait
d'accepter un sens supplémentaire par simple adjonction d'un
'r' à la fin de chacun d'entre eux.
Il me semble normal de ne pas enlever au poète sa
connaissance du Vieux Norrois et sa capacité à comprendre
tous ces sens à la fois au premier coup d'oeil et il faut
donc lire ce premier vers comme :
Bruine ou scorie ou
aurochs provient de fer brisant ou arc
ou if ou bruine.
Aucune de ces combinaisons ne fait vraiment sens pour un
rationaliste chrétien. En particulier, il existe deux
trivialités : 'bruine provient de bruine' et celle de
Wimmer : 'scorie provient de mauvais fer'. Par contre, pour
un amoureux de la culture nordique, trois combinaisons font
sens.
A. La première :
'Aurochs provient de l'if'
signifie que l'aurochs vit dans la forêt verte, ce qui
s'accorde harmonieusement au second vers qui décrit un autre
animal puissant, le renne qui peut vivre dans les névés.
B. La seconde :
'Bruine provient de l'if'
rappelle que l'arbre du monde, Yggdrasil, peut très bien
être considéré comme un if. Si on veut bien se souvenir que
ce poème capital de l'Edda, la Völuspá,
parle de l'arbre du monde ainsi :
... Yggdrasil,
Arbre élevé,
Eclaboussé de boue blanche,
De là vient la rosée
Qui tombe sur les vallées.
Je reviendrai sur ce poème en étudiant Ihwaz mais, pour
l'instant, remarquons bien que la Völuspá
dit qu'une sorte de bruine provient d'Yggdrasil et coule sur
notre Midgard pour le fertiliser. En d'autres termes, le
poème eddique nous dit de façon claire, pour qui ne refuse
pas de comprendre le sens des mots, qu'Uruz est cette eau
sacrée qui s'écoule des feuilles d'Yggdrasil sur le monde.
Cette eau fécondante est ce qui permet la vie sur terre, et
je la vois associée à toutes les forces profondes de
fécondité, féminines et masculines. Le Kalevala confirme la
généralité du concept de liquide s'écoulant des arbres avant
de bénéficier aux humains. En effet, un médecin envoie son
fils recueillir les ingrédients nécessaires à la fabrication
d'un médicament.
... Il envoya
Son fils dans l'atelier
Pour y préparer un baume
...
Des extrémités de celui aux mille feuilles
Qui répand son miel sur la terre,
D'où s'écoule un ruisselet d'hydromel ...
Il rencontra un chêne,
Il demanda à ce chêne :
As-tu du miel sur tes branches,
Ou de l'hydromel sur ton écorce ?
Ici, la boue blanche est appelée miel et hydromel et elle
ruisselle bien aussi " des extrémités de celui aux mille
feuilles " donc d'un arbre.
Cette généralité n'est pas réservée aux pays du nord ni à
l'époque viking puisqu'une tombe thébaine du 15ème siècle
avant J.C. représente une figure féminine, perchée sur un
grenadier, et qui distribue un liquide aux humains.
La Déesse
distribue la 'bruine' sacrée aux humains.
Inspiré par la tombe de Panhesy, Thèbe 15ème siècle AvJC.
C. La troisième combinaison, encore plus
inattendue, c'est :
'scorie vient de bruine'
qui ne peut être comprise qu'au travers du mythe de la
création du fer décrite ainsi par le Kalevala :
Les filles ... pressèrent leur lait sur la terre
Le faisant gicler de leurs seins ...
Celle qui fit jaillir du lait noir,
D'elle est né le fer doux,
Celle qui fit jaillir du lait blanc,
D'elle furent faites toutes choses d'acier,
Celle qui fit jaillir du lait noir,
D'elle nous avons obtenu la fonte.
Ce mythe issu d'une civilisation nordique et d'origine non
germanique montre bien que le lien entre une sorte de bruine
et les métaux ferreux est loin d'être absurde pour tous les
peuples nordiques, ce qui charge encore de sens ce premier
vers.
Je ne serai hélas pas capable de décortiquer autant tous les
vers des poèmes runiques, mais chacun d'entre eux contient
certainement une multitude de sens.
Analyse du second vers du poème runique viking :
J'ai déjà signalé que, dans l'acception " l'aurochs vient de
l'if ", le premier vers décrit l'habitat de l'aurochs alors
que le second décrit celui du renne. C'est pourquoi je
suggère que la strophe entière s'adresse à tous les animaux
sauvages et puissants qui vivaient en Norvège. En tous cas,
la rune du renne, Algiz, ayant disparu du Futhark viking, il
est clair que ce second vers signifie que la rune Úr
'récupère' certaines propriétés de la rune Algiz. Un jeu de
mots en Vieux Norrois va peut-être nous aider à comprendre
quel type de propriétés peuvent être passées de Algiz vers
Uruz. Je ne donnerai maintenant que les jeux de mots
associés à ce second vers, et je les commenterai avec la
rune Algiz. Ce second vers dit que le renne court á
hjarne et hjarn signifie en effet
le névé, mais si le renne court .vers' le névé, alors
á est suivi de l'accusatif, et ceci se dit
á hjarn, et si le renne court
'sur' le névé, alors á est suivi du datif,
et ceci se dit á hjarni.
Bien entendu, la licence poétique permet certainement de
dire á hjarne pour 'sur le
névé', je ne critique pas la traduction universitaire. Je
désire simplement, comme pour le gata de
Fehu, qu'on donne sa chance à un autre mot, hjarni,
qui donnerait dans les deux cas, á
hjarna qui, lui aussi, peut bien être déformé en
á hjarne. Le seul problème est que
hjarni signifie 'cerveau' et que le vers n'aurait,
encore une fois, aucun sens dans le contexte de notre
civilisation. Un autre jeu de mot, un peu moins évident,
serait d'utiliser le mot hjáræna, qui
donnerait á hjárænu, qui
s'attire la même remarque grammaticale que tous les autres,
et qui signifie 'un cinglé'. Attendez, s'il vous plaît, de
lire les commentaires relatifs à la rune Algiz, où
j'expliquerai en quoi le renne peut courir sur le cerveau de
l'humain nordique, pour penser que je suis moi-même
hjáræna !
Les trois images du poème islandais semblent toutes trois
relatives à la pluie dans les présentations classiques de ce
poème, toutes inspirées de celle de Wimmer.
Poème runique islandais :
c'est la larme des nuages,
La destruction de la récolte,
La haine des bergers.
Wimmer associe encore le nom úr à cette
rune mais il le traduit maintenant par 'bruine (eau)' car la
scorie de fer ne peut évidemment pas être la " larme des
nuages ". Le choix de deux traductions différentes pour le
même mot, úr, indique clairement que les
universitaires cherchent à trouver une traduction " qui
fasse sens ". On ne peut que les remercier de cette
attitude, avec la restriction que " ce qui fait sens " pour
eux, intellectuels élevés dans le christianisme même s'ils
sont devenus des athées, n'est pas toujours ce qui pouvait
faire sens pour un païen du 10ème siècle, et c'est cette
restriction que je m'efforce d'illustrer ici au mieux de mes
connaissances du paganisme nordique - comme le montre
l'exemple de grafseiðs gata pour la rune
Fehu.
La première image est évidente, les deux autres n'ont aucun
sens si elles décrivent la bruine. Elle est habituellement
bienvenue des agriculteurs, elle ne détruit pas les
récoltes, ni elle ne provoque la haine des bergers. Par
contre, pour 'faire sens' justement, pourquoi ne pas lire :
úrr (aurochs) est la destruction de la
récolte
puisque l'aurochs devait en effet piétiner les récoltes ? A
mon sens, le troisième vers généralise à tous les gros
animaux sauvages, comme le fait le deuxième vers du poème
viking : tous ces gros animaux sauvages s'attirent la haine
du berger.
De façon encore un peu surprenante, le Dit de Hár va nous
aider à confirmer le lien entre la deuxième rune et l'eau,
toujours dans le contexte de certaines civilisations
païennes.
Deuxième strophe du Dit de Hár :
J'en connais un deuxième
Dont ont besoin les fils des hommes
Ceux qui désirent une vie de médecin.
A. Médecine et eau
Examinons d'abord le lien entre médecine et eau.
L'usage des eaux thermales est constant dans la civilisation
gréco-latine, mais les celtes ou les nordiques connaissaient
aussi cet usage de l'eau.
Le Kalevala le dit explicitement :
L'eau est le plus ancien des onguents
La bruine des cascades est le plus ancien des regards de
sorcier.
Similairement les civilisations celtiques semblent avoir
utilisé les eaux puisque Cuchulain lui-même a été soigné par
l'eau :
Cuchulain gisait malade et Senoll Uathach le Hideux et les
deux fils de Ficce furent les premiers à le trouver. Il
l'emmenèrent en Cornouailles où ils traitèrent ses blessures
et les lavèrent dans l'eau de la rivière Sas, pour son
bien-être, dans l'eau de la rivière Buan, pour sa fermeté,
Bithslan pour une bonne santé continue, dans la claire
Finnglas, la brillante Gleoir, la rude Bedc; ... dans
l'aigre Brenide et l'étroite Cumang. Après que Cuchulain ait
été baigné dans ces eaux ...
Enfin, dans le Futhark lui-même, nous verrons que la rune
Laukaz pose un problème et provoque une querelle au sein de
la runologie scientifique - que nous exposerons alors en
détail. La médecine viking, plutôt que l'eau, semble avoir
utilisé comme désinfectant les légumes au goût brûlant,
poireau, oignon et ail. Elle se servait même de leur odeur
pour diagnostiquer les graves perforations. Cependant le nom
attribué par Wimmer à cette rune dans les poèmes runiques
est lögr (eau) et le poème vieil anglais
porte explicitement lagu, tous signifiant
'eau'. Par ailleurs, Krause attribue à cette rune le nom de
laukaz (poireau ou ail). Sans argumenter
maintenant, constatons simplement qu'il existe une sorte de
confusion dans le nom de cette rune, qui semble être passé
de 'légume désinfectant' à 'eau'. Je veux donc faire
remarquer que ceci est une trace implicite du fait que le
pouvoir désinfectant (maintenant, nous dirions 'nettoyant',
bien sûr) de l'eau, même s'il n'est souligné nulle part dans
les Eddas, ne me semble pas avoir été négligé par les
vikings ou leurs ancêtres.
B. Uruz et médecine
Cette deuxième strophe sous-entend que la deuxième rune
comporte des propriétés curatives ou au moins nécessaires
pour savoir guérir. Ceci m'a rappelé que le travail de
médecin était une spécialité féminine avant la montée du
pouvoir masculin, bien qu'elle n'ait jamais été réservée aux
femmes. Pour la civilisation nordique, l'Edda en prose donne
la liste des douze Dieux et des douze Déesses Ases et
signale que la déesse Eir est " le meilleur des médecins ",
ce qui suppose que Eir est la divinité patronnesse de tous
les médecins. En France, l'exercice de la médecine n'a été
interdit aux femmes que relativement tard, à partir du 13ème
siècle (et cependant Saint Louis est parti en croisade -
donc, tard dans le 13ème s. - accompagné d'une
chirurgienne !) tant du fait des Eglises chrétiennes que des
Universités. Cette espèce de déséquilibre en faveur des
femmes dans l'art de la médecine est bien illustrée dans une
des plus anciennes versions d'un charme de guérison qu'on
retrouve dans toutes les civilisations. En effet, les
charmes de Mersebourg sont datés du 10ème siècle. Le premier
nous dit :
Phol et Wotan chevauchaient par le bois,
Là, au poulain de Balder, le pied fut remis en place.
Là, Sunthgunt le prononça [le charme de guérison], [et]
Sunna, sa soeur.
Là, Fija le prononça, [et] Volla, sa soeur.
Là Wodan le prononça, comme il le connaissait:
Alors mit les os en place, mit le sang en place, mit les
membres en place:
Jambe à jambe, sang à sang, membre à membre,
Comme s'ils avaient été collés.
Le premier tome de ce livre est consacré aux charmes de
guérison, c'est pourquoi je ne vais faire remarquer ici
seulement que quatre femmes et un homme collaborent pour
guérir le poulain de Baldr. Le texte tend à faire croire que
Wotan a remis les os en place, mais il est tout aussi
plausible que ce soit le charme, sinon on ne voit pas bien
pourquoi il aurait été nécessaire avant l'opération
'chirurgicale'.
Uruz n'est certainement pas la seule rune à usage médical,
comme nous le verrons dans le chapitre suivant. Le Dit de
Sigrdrífa décrit des ensembles de runes, dont les runes de
Branches (habituellement traduit par 'runes des membres' et
ma traduction est expliquée dans le chapitre suivant).
Tu dois connaître les runes des Branches (limrúnar)
Si tu veux être un médecin
Et savoir prendre soin des blessés ;
Sur l'écorce tu dois les graver
Et sur l'arbre de l'arbre
Dont les branches se penchent vers l'est.
J'ai traduit le Vieux Norois baðmi viðar
mot à mot : "l'arbre de l'arbre ". Viðr est
le mot habituel pour désigner un arbre et baðmr
est le mot poétique pour désigner aussi un arbre.
Le poème eddique Völuspá, par exemple, parle de l'arbre du
monde, Yggdrasil, en employant aussi le mot baðmr.
Je ne crois pas que le scalde ait voulu désigner ici
Yggdrasil lui-même, sinon peu de blessés pourraient être
guéris, mais cette forme emphatique désigne certainement un
arbre sacré. D'autre part, ce baðmr viðar
pourrait aussi signifier que l'arbre est en fleur d'après
Cleasby-Vigfusson, ce qui serait une indication sur la
période à laquelle l'opération doit être menée. Pour nous,
et comme d'habitude, il nous faut penser que le scalde et
les médecins connaissaient bien toutes ces significations et
qu'elles leurs apparaissaient simultanément. Autrement dit,
les runes des branches doivent être gravées sur un arbre
dont les branches penchent à l'est, cet arbre doit être un
arbre sacré qui est le représentant d'Yggdrasil dans la
communauté du médecin et, peut-être même, la branchette où
l'on inscrit les runes doit être coupée quand l'arbre
fleurit.
Bien entendu, je fais l'hypothèse qu'Uruz est la principale
rune des Branches.
L'importance du savoir médical, et en particulier de
l'obstétrique est souligné dans la Rígthula déjà citée dans
l'introduction : le Dieu Rígr (que l'on tend à assimiler à
Heimdalr) apprend les runes à son fils qui ainsi
Prit connaissance des runes, ...
Plus, il sut
Comment accoucher les bébés ...
Cette connaissance est décrite comme celle d'un homme noble,
mais on sait bien que l'obstétrique est restée un savoir
féminin très tard, ne serait-ce que parce qu'il était
indécent qu'un homme puisse examiner cette partie du corps
de la femme.
Quant à l'obstétrique, nous manquons évidemment de
représentations de l'acte d'accouchement. Cependant, comme
je le signalais à la rune Fehu, il existe quelques rares
représentations explicites du sexe féminin sur le chapiteau
de certaines colonnes d'églises en Grande Bretagne, appelées
des sheela-na-gig. Soit elles dessinent une
femme stylisée avec un sexe ouvert, ou bien une femme
ouvrant son sexe, comme pour en montrer l'intérieur, comme
celle représentée à la fin de ce paragraphe. Bien
évidemment, tout le monde a toujours vu en ces figures
celles d'une dévoratrice prête à avaler la vie de son
spectateur, ou quelque chose horrible du même genre. D'autre
part, l'obstétrique moderne, quand la dilatation de
l'ouverture du vagin est insuffisante et que la tête du bébé
va le déchirer, coupe, désinfecte et recoud. On tend donc
maintenant à ignorer la technique ancienne qui ne coupait
pas, mais qui consistait à étirer longuement cette ouverture
avec la main. Je l'ai vu pratiquer et c'est en effet un
geste usuel, normal, ordinaire de sage-femme qui cherche à
respecter le corps de la parturiente. Ainsi, cette horrible
sheela-na-gig dont le sexe bée de façon obscène
pour une imagination imprégnée de dégoût pour le corps de la
femme, n'est sans doute qu'une femme en train d'accoucher et
s'appliquant à elle-même la seule méthode pour éviter d'être
déchirée par la tête de son bébé. Comme certains bas-reliefs
et la rose occidentale de Notre de Dame de Paris sont des
leçons d'alchimie, de même ces sheela-na-gig
ne sont sans doute rien d'autre que des leçons d'obstétrique
que chaque femme devait apprendre pour éviter les
complications infectieuses après l'accouchement.
Cette sorte de diabolisation de la femme appliquant son
savoir dans la vie de tous les jours n'est pas réservée aux
sheela-na-gig. On retrouve un tel personnage en
abondance dans les contes russes, où elle est nommée
Baba-Yaga. Dans les contes bretons, c'est Mamm-en-Diaoul qui
joue ce rôle, aussi appelée les contes de Grimm " la mère du
Diable ". Dans le Kalevala, elle est l'ogresse Syöjätär qui
engendre le 'serpent des eaux' en crachant sur la vague.
Dans Beowulf, c'est la mère de Grendel. Quant on lit en
entier La belle au bois dormant, on
rencontre la mère du 'Prince charmant', une ogresse qui veut
dévorer ses petits-enfants et sa belle-fille. Enfin, c'est
un personnage classique, que la civilisation moderne cherche
à oublier, un personnage féminin qui n'est pas délicieux et
doux comme le symbolise Fehu, mais une femme dangereuse,
agressive ou simplement impressionnante comme les
sheela-na-gig dont le sexe n'est plus " la voie de
la délicieuse vipère ", mais le chemin mystérieux de la
création. A mon avis, donc, Uruz symbolise cet aspect de la
femme et le couple Fehu-Uruz complète ainsi le concept de
féminité dans la civilisation germanique antique.
Uruz est une rune aux
multiples significations. Elle représente l'aurochs, dont la
force, même lorsqu'elle ne s'exerce pas, est suffisamment
impressionnante pour que chacun se sente agressé par elle,
si bien qu'on le ressent comme agressif. Cette espèce de
puissance n'est pas réservée aux hommes et la rune désigne
aussi la force féminine, et une sorte d'agressivité par
laquelle hommes et femmes s'imposent aux autres. Cette
attitude a été longtemps considérée comme impropre pour une
femme " vraiment féminine " et elle a été stigmatisée dans
les contes populaires, mais le féminisme moderne l'a
réintroduite et même banalisée (quoiqu'elle soit aussi
combattue par le 'politiquement correct'). Les runes
présentent une féminité plus complexe, où la douceur,
symbolisée par le rune Fehu, est la richesse de la femme, et
celle de l'homme accessoirement, alors que la brutalité est
symbolisée par la rune Uruz, et bien entendu partagée par
l'homme. Du côté féminin, elle est donc la rune de la
vieillarde, la vieille sorcière qui guérit sans se montrer
particulièrement douce, et qui montre sans problème la
supériorité de ses connaissances. Le couple Fehu-Uruz parle
donc d'une féminité aux multiples aspects qui se complètent
harmonieusement pour nous présenter une femme germanique
fascinante.
Uruz est aussi cette bruine (ou cette boue, ou cet hydromel)
sacrés qui coulent sur l'arbre du monde et fécondent nos
vallées. Elle représente donc aussi une sorte de richesse,
mais c'est la richesse de la nature qui nous permet de vivre
et non pas une forme de richesse individuelle comme celle
symbolisée en Fehu.
Enfin, Uruz est certainement une rune des Branches, ces
runes qui permettent de composer des textes, gravés en
runes, et capables de guérir. Elle souligne que le médecin
peut être brutal, à condition d'être efficace.
Troisième rune
: Thurisaz
Mots étymologiquement
apparentés: Thurse (en Allemand et Français), le nom des
géants du gel, (et non pas apparenté au nom du Dieu Thórr!).
Les inscriptions runiques Viking donnent le nom de Thórr
écrit comme "Thurisaz - Uruz - Raidho" ('TUR') alors que nom
des Thurses est écrit "Thurisaz - Raidho - Sowelo" ('TRS').
Ceci peut expliquer comment la confusion Thor/Thurs a pu se
produire. Une autre explication, moins savante, serait
simplement une imitation servile des affirmations
fantaisistes de Guido List qui ose même appeler cette rune
'thorr' en contradiction avec toutes les informations
objectives dont nous pouvons disposer.
Nous avons déjà beaucoup parlé au chapitre précédent des
géants du givre, du géant de la création du monde et des
Thurses, dont le nom est évidemment associé à cette
troisième rune. Tout ce que j'ai dit sur eux, sur leur
force, leur méchanceté et leur savoir, leur laideur et la
beauté de leurs filles, se retrouve condensé maintenant dans
un simple mot, Thurisaz.
Il existe deux formes, l'une avec une pointe, l'autre
arrondie . Elles sont toutes les deux aussi fréquentes entre
200 et 700.
Poème runique viking :
apporte aux femmes torture.
Peu nombreux seront joyeux du mal (ou de la
difficulté)
Wimmer appelle cette rune Thurs (géant). Donc les Thurses
sont ceux qui ont la capacité de handicaper les femmes.
Comme toutes les descriptions des géants les montrent
vivants comme des brutes, dans des environnements
difficiles, je crois qu'on peut voir sans hésiter en
Thurisaz la force primitive masculine, une sorte d'opposée
de Fehu, alors que Uruz est intermédiaire entre les deux.
Les Thurses, ce sont les hommes qui ne savent pas pratiquer
le chamanisme nordique (le seidhr), ni se servir des runes,
ils n'ont pour eux que leur force brutale et leur savoir,
tous deux immenses au point que seul Thórr, lui-même symbole
de force, peut s'opposer à leur force, et qu'Ódhinn ne peut
surpasser en savoir le géant Vafthrúdhnir que par une sorte
de tricherie, en lui demandant ce que lui-même, Ódhinn, a
chuchoté à l'oreille de Baldr mort, alors qu'il le portait
sur le bûcher. Le Thurse symbolise la science " sans
conscience " qui détruit tout sur son passage. Thórr, en
tant que représentant de ces forces brutales parmi les Ases,
a pu se trouver, au moins tardivement, associé à cette rune,
mais je m'oppose fortement à cette confusion.
Le second vers se comprend aussi très bien dans ce contexte,
car une certaine cécité accompagne cette force destructrice
qui n'est donc jamais très aimée.
Poème runique islandais :
c'est le tourment (ou torture)
des femmes,
L'habitant des falaises,
Le mari de Varthrún.
Wimmer appelle cette rune aussi Thurs (géant). A titre
d'exemple, le commentaire latin du Þrideilur Rúna
donne aussi : Þúrs Rúpicola (thurse des
falaises), múlierum formiðo (la terreur des
femmes) saxorúm incola (l'habitant des
pierres) Varðrúnæ maritús (le mari de
Varðrún) ce qui ne fait que confirmer les versions plus
anciennes du poème runique, mais montre bien que les
Islandais du 15-16ème siècle ne confondaient pas les Thurses
et le Dieu Thórr.
Ce poème runique confirme donc Thurisaz dans son rôle
anti-féminin, et dans le fait que les Thurses vivent dans
des environnements difficiles, ici ce sont les falaises,
mais les montagnes, ou la neige et la glace font aussi
partie de leur vie. Varthrún est le nom d'une géante, et
cette forme de métaphore est classique en poésie scaldique.
Son nom est très évocateur: varð est un mot
qui évoque un gardien, un sceau (ward en
Anglais) et rún, bien entendu, les runes :
Varthrún pourrait donc être le sceau ou la gardienne des
runes. Malheureusement, comme nous ne savons rien de spécial
sur Varthrún, il nous est impossible de savoir à quel mythe
perdu ce nom fait allusion.
:
Le poème anglais, en apparence, a changé complètement le
sens du mot, transformant Thurisaz en Dorn - on devrait
écrire dhorn puisque le nom de la rune est, en Vieil
Anglais, ðorn, mais ce n'est pas l'usage des auteurs
anglophones. On peut se demander alors pourquoi on les
considère comme une seule et même rune. C'est à cause de
leur parenté linguistique, et surtout de leur place
identique dans les Futharks. La rune Thurisaz se trouve
toujours en troisième position dans l'ancien Futhark et dans
le Futhark anglais. De plus, on utilise aussi des arguments
relatifs à la graphie des runes, celle de Dorn est identique
à celle de Thurisaz. Enfin, leurs sens ne sont pas si
différents comme nous allons le voir.
Poème runique vieil anglais :
ðorn (épine) (c'est aussi un kenning pour
" Géant ") est violemment aiguë aux hommes-liges,
(la) saisir (apporte) le mal, Excessivement intraitable aux
humains qui prennent repos avec elle.
Cette épine pointue rappelle bien entendu l'épine du sommeil
dont Sigrdrífa a été piquée en punition de son opposition à
Ódhinn. Là encore, il s'agit d'endormir, sinon de tuer le
pouvoir féminin. Dans le cas de Sigrdrífa, elle sera même
déchue de son statut de Valkyrie et devra prendre un mari.
En transformant le 'guerrier' dont parle le poème en une
guerrière, alors le poème devient parfaitement clair. On se
demande ce que ces guerriers vont faire dans des épines, et
pourquoi ils iraient se reposer au milieu d'elles. En
revanche, l'épine de la déchéance est pointue et douloureuse
pour la guerrière qui commet une faute, et, comme Sigrdrífa
(et la Belle au Bois Dormant), elle devra dormir longtemps
au milieu de ces épines en guise de châtiment. Mon
interprétation est confirmée par une réplique attribuée par
Saxo Grammaticus à une jeune fille qui répond ainsi aux
propositions d'un géant :
Quelle jeune fille un peu sensée voudrait être la catin d'un
Géant? Ou pourrait supporter sa couche de colosse? Devenir
l'épouse d'un démon en sachant que sa semence engendre des
monstres? Comment vouloir partager le lit d'un féroce Titan?
Qui piquerait ses doigts aux épines? Qui donnerait à la boue
des baisers qui ne soient pas souillés? Qui voudrait qu'en
une union mal assortie des membres velus enlacent son corps
lisse? Quand la nature se récrie, on ne peut jouir
pleinement des plaisirs de la volupté. Le désir des femmes
ne s'accommode guère de l'amour d'un monstre!
L'allusion à des épines montre bien qu'elles étaient
effectivement liées à une influence négative des Thurses sur
les femmes.
Un aspect du pouvoir des Thurses est de savoir se protéger
de leurs ennemis dans la bataille, puisque les Thurses sont
présentés comme invulnérables aux Dieux, seule la force de
Thórr peut les écraser. Ceci rappelle d'ailleurs tout à fait
la façon dont est décrite la fin des porteurs de charmes de
protection. Ils résistent à toutes les attaques, le fer ne
peut mordre sur leur peau. Ils restent cependant soumis à
certaines des lois de la nature : un coup suffisamment fort
peut briser l'os sous la peau, même s'il ne peut couper la
peau elle-même. Nous reviendrons au chapitre suivant sur cet
aspect de la magie runique. Insistons maintenant seulement
sur le fait que les Thurses ne cèdent vraiment qu'aux
gigantesques coups de marteau que Thórr est capable de leur
porter. C'est bien pourquoi leur nom est synonyme de
résistance au tranchant des armes :
Troisième strophe du Dit de Hár :
J'en sais un troisième :
Si, je dois, de grande nécessité,
Enchaîner les fils de la querelle.
Je rends émoussé les tranchants de mes adversaires
Leur arme ni leur ruse ne peut mordre.
Notez que cette troisième strophe doit raisonnablement être
associée à Thurisaz puisque les géants résistent au
tranchant des épées. Ceci constitue une sorte d'argument
tardif pour notre choix d'associer les strophes du Dit de
Hár de façon préférentielle à la rune de
même rang.
Pour comprendre certains textes parlant des Thurses, il faut
savoir qu'il s'est produit un glissement du concept de
'troll nordique ancien' au concept de 'troll moderne'. Le
'troll moderne' est plutôt un petit lutin gentil alors que
le 'troll ancien' est un géant systématiquement méchant. Les
sagas décrivent plusieurs fois des combats entre le héros et
un troll ou une 'femme-troll' considérée comme
particulièrement dangereuse, comme la mère de Grendel,
encore plus dangereuse que son fils. Dans le contexte
runique les trolls 'masculins ou féminins' sont des 'trolls
anciens'.
Ainsi, une résurgence caractéristique de cette protection
contre le tranchant des épées se trouve dans la saga de
Harvard de l'Isafjord (Hávardhar Saga Ísfirdhings). Deux
hommes, Atli et Thorgrímr, se combattent sans que le fer ne
morde sur Thorgrímr. Alors, Atli lui dit: " Tu es comme un
troll, Thorgrímr, et non comme un homme, puisque le fer ne
mord pas sur toi. " Dans les sagas islandaises, Thurses,
géants et trolls sont assimilés, si bien que cette phrase
montre que dans l'esprit des islandais médiévaux, subsistait
encore la croyance en la résistance des Thurses au tranchant
des armes.
Un exemple semblable se trouve dans la saga d'Arrow-Odd
(Örvar-Odd saga) dont le héros combat " le plus laid des
hommes qu'il ait connu " et, après qu'aucun des deux ne soit
arrivé à blesser l'autre, Oddr déclare : " Chacun de nous
peut dire la même chose de l'autre, c'est qu'il semble être
un troll plutôt qu'un humain. "
Le poème anglo-saxon Beowulf nous donne un autre exemple de
ce même phénomène. Ce poème a été composé au huitième siècle
et, bien que résolument chrétien, il contient bon nombre de
réminiscences païennes, et des allusions à la civilisation
germanique. Beowulf doit débarrasser le roi du Danemark d'un
monstre appelé Grendel qui est un géant, un troll, comme dit
le poème:
... Et moi, je n'essaierai pas
de m'opposer ne serait-ce qu'une fois à ce monstre Grendel,
une tentative contre ce troll?
Beowulf décide de tuer Grendel à la seule force de ses
mains. Ses compagnons, quand ils voient la bataille
commencée volent au secours de Beowulf, mais
Ils ignoraient, entrant dans la lutte,
fiers compagnons de bataille,
pour tailler Grendel de leurs épées, se mettre en chasse de
sa vie
de tous côtés - que nulle épée sur cette terre
qu'aucun acier même le plus fidèle, ne pouvait atteindre
leur assaillant,
car d'un charme, il empêchait toute
lame de mordre sur lui.
Beowulf va finalement vaincre Grendel en lui arrachant
l'épaule :
Une fissure apparut
dans la structure charnelle du géant, des muscles des
épaules
se détachèrent d'un coup, il y eut des claquements de
tendons,
des articulations sautèrent.
Cette épaule arrachée sera exposée dans le hall du roi du
Danemark. Ceci attire la mère de Grendel qui vient venger
son fils et Beowulf doit se battre maintenant contre elle.
Il ignore que sur elle aussi l'acier ne mord pas :
Il brandit son arme,
sans lésiner sur la force de son coup, avec une telle
violence
que l'épée courbée cria sur sa tête (celle de la
mère de Grendel)
un perçant chant de bataille. Mais l'étranger
(Beowulf) vit
son ardente-à-la-bataille (son épée)
refuser de mordre
ou de lui faire le moindre mal; la bordure acérée trahit
le besoin de son maître ...
... sa propre force devait lui suffire,
la puissance de ses mains.
C'est donc par deux fois que la force propre de Beowulf sera
utilisée pour vaincre deux géants protégés magiquement de la
morsure des épées, Grendel et sa mère.
Tout ceci confirme donc que les Thurses étaient protégés
" par un charme " du tranchant des épées et que le troisième
'chant' d'Ódhinn doit effectivement être associé à Thurisaz.
On comprend ainsi comment elle a pu devenir une rune de
protection pour un guerrier désirant se protéger du
tranchant des épées, comme le souligne le troisième chant du
Dit de Hár : rempli de fureur guerrière, Ódhinn s'identifie
à un Thurse et se protège ainsi. C'est une forme de
protection extrêmement spéciale, et qui ne s'applique pas
généralement. Nombreux sont ceux qui attribuent Thurisaz ou
Dorn un pouvoir de protection général et qui étendent même
ce pouvoir aux femmes ! Ceci contredit tout ce que nous
pouvons savoir sur Thurisaz, sauf si cette personne ' femme
ou homme ' se trouve en situation de combat et désire
s'identifier à un brutal géant du givre. Si on ne croit pas
au pouvoir des runes, cela n'a guère d'importance, mais si
on y croit, alors il s'agit d'une sorte d'auto-malédiction
plutôt que d'une protection.
Il s'est produit un glissement des Thurses vers le Dieu
Thórr si bien que le mot 'thurs' est devenu 'thor' de façon
absolument arbitraire et de façon assez récente. Ce
mouvement a été amplifié par les runes armanes de Guido List
qui, justement, ose appeler 'thorr' sa troisième rune. Le
pire pour moi est que je n'ai guère de respect pour le
massacre des géants perpétré par Thórr et je ne trouve pas
que ce soit un des aspects de Thórr qu'il faille vénérer. Je
serais donc plutôt favorable à une sorte de rapprochement
entre Thórr et Thurses mais, encore une fois, aucun poème
scaldique, eddique ou runique, aucun commentaire en Vieux
Norois, aucune inscription runique ne permettent d'effectuer
un tel rapprochement.
Enfin, il va sans dire que nombreux sont ceux, et surtout
celles, qui identifient cette 'épine' maléfique à un sexe
masculin dressé. Cela fait une belle image ultra-féministe,
qui oppose la douceur de Fehu à la brutalité de Thurisaz. Je
ne suis pas du tout certain que cette image soit conforme à
la tradition nordique. Il existe une saga qui rapporte une
histoire de sexe masculin maudit, et la malédiction en
faisait un objet tellement volumineux que le héros ne
pouvait pas honorer son épouse. Cet objet est plutôt l'objet
de railleries que d'horreur, et l'épouse finit par divorcer
à son avantage. Dans une autre saga, inversement, une femme
aperçoit le héros nu, et se moque de la relative petite
taille de son sexe. Le héros réagit en proposant à la femme
de lui montrer ce qu'il peut quand même faire avec, et la
saga conclut qu'ils s'en trouvèrent bien tous les deux. En
d'autres termes, je ne pense pas que cette interprétation
ultra-féministe de Thurisaz soit valide, dans le contexte
runique. Plutôt que de penser au viol physique, je vois
plutôt dans l'utilisation agressive de Thurisaz sur une
femme, un moyen de lui ôter ses pouvoirs magiques, de les
'endormir' en quelque sorte, comme Sigrdrífa et la Belle au
Bois Dormant furent endormies par la piqûre d'une épine.
Thurisaz, rune des
Thurses, des géants du givre, des hommes sauvages, de la
force primitive et brutale masculine, devient la rune de la
protection au tranchant des armes pour un guerrier médiéval
qui désire s'identifier aux êtres les plus brutaux. Si vous
désirez utiliser cette rune (ou bien si vous la 'tirez' lors
d'une séance de divination), ne croyez jamais que cette
utilisation ou cette rencontre soient anodins. En tous cas,
elle ne vous apportera jamais protection, sauf si vous êtes
déjà une sorte de monstre.
Elle permet de nuire aux femmes (et aux aspects féminins des
hommes) en endormant leurs pouvoirs magiques, comme les
pouvoirs de Sigrdrífa et de la Belle au Bois Dormant sont
endormis par la piqûre d'une épine. Cette perte de pouvoir
magique est décrite de façon répétitive dans les poèmes
runiques islandais comme une torture, et non pas comme un
calme sommeil de repos.
Elle exalte la force de la masculinité quel que soit le sexe
de la personne concernée et, inversement, elle lèse les
côtés féminins de chacun.
Mots étymologiquement
apparentés: Allemand et Français : les Dieux Ases (appelés
Æsir en Anglais, comme en Vieux Norrois).
Krause traduit le mot ansuz par : " Ase,
humain épuré par l'expérience ". Bien entendu, cela évoque
immédiatement Ódhinn, lui dont l'expérience a été
particulièrement dramatique en souffrant neuf jours pendu à
Yggdrasil pour gagner la connaissance des runes.
Sa forme est constamment
ou
sauf dans le poème runique anglais qui introduira trois
variantes, pour prendre en compte la variété des voyelles en
Vieil Anglais. Nous rencontrerons ces variantes plus tard en
les rapprochant d'autres runes.
Le poème islandais utilise des images qui évoquent aussi
fortement Ódhinn.
Poème runique islandais :
c'est le vieux créateur,
Le roi d'Ásgardhr,
Le seigneur du Valhöll
Wimmer appelle cette rune óss, et traduit
par : " Os (l'ase, Odin) ". En effet, ces trois images sont
classiques pour désigner Ódhinn qu'on appelle souvent 'le
vieux' dans l'Edda, qui est le roi de la citadelle des Ases,
Ásgardhr, et qui est le seigneur incontesté de la Halle des
guerriers morts au combat, le Valhöll. D'ailleurs le
commentaire latin du Þrideilur Rúna est
encore plus explicite en disant : " Os (est) oðiñús
(Os (est) oðinn) princeps Gothós (chef des Goths) aúlæ
inferiorum imperator (empereur du château des enfers) .
Asgarthiæ rex (le roi d'Asgarth). Ainsi, dans ce
commentaire, la rune est appelée Os, elle est directement
donnée comme représentant Ódhinn, le mot 'dieu' est devenu
'Goth', une façon classique de dire 'homme' (parmi les noms
d'Ódhinn, plusieurs contiennent le mot gautr,
signifiant 'Goth, homme'), le Valhöll est appelé 'le château
des enfers', une christianisation évidente. Le dessin de la
rune est aussi un peu différent, elle devient : .
Cette attribution va nous permettre de comprendre le sens
des autres poèmes. En effet, Ódhinn est aussi le Dieu chaman
par excellence, celui qui effectue des voyages chamaniques
comme nous l'avons décrit au chapitre 2. Ces voyages
représentent un pouvoir spirituel, qui s'oppose au pouvoir
temporel symbolisé par l'épée, comme dans le poème runique
viking :
Poème runique viking :
er flestra færða för
(Traduction classique : Embouchure est la voie de presque
tous les voyages
Traduction personnelle : l'Ase est le voyage du plus sincère
des voyages.
en skalpr er sværða. (Mais le fourreau (est)
celui des épées.)
Analyse du premier vers du poème runique viking :
Wimmer appelle cette rune aussi óss, mais
traduit par : "Flussmündung ", c'est à dire 'bouche de
fleuve', embouchure. En effet, le mot Vieux Norois
óss signifie 'bouche de rivière' ou 'dieu' (le mot
classique est áss).
Bien entendu, comme je l'ai déjà souvent souligné, cela fait
sens, mais enfin, Wimmer lui-même traduit le óss
islandais par 'Ase' si bien qu'il paraît hautement
malhonnête de traduire le même mot, dans la même langue
(Islandais et Norvégiens parlaient tous le Vieux Norrois),
représenté par le même dessin, à la même place dans un poème
sur le même sujet, par deux mots différents - à moins,
peut-être, de s'étendre en explications embarrassées. De
plus, les deux mots utilisés, för au
nominatif et færða au génitif pluriel
signifient tous deux 'voyage' et l'usage de för
au sens de 'voie' est inconnu. Cette traduction est
universellement utilisée par les universitaires. Malgré
tout, je trouve que cela fait beaucoup d'incohérences et
c'est pourquoi, cette fois, je rejette franchement la
traduction des lettrés en Vieux Norrois, bien qu'ils soient
beaucoup plus lettrés que moi sur le sujet, parce que la
faute qu'il couvrent est trop grossière. L'expression " le
voyage des voyages " peut étonner l'homme moderne, mais
n'oublions pas qu'il s'agit de poésie et ce 'voyage des
voyages' qu'ils trouvent sans doute incompréhensible
signifie évidemment : 'le principal des voyages', c'est une
façon assez universelle mettre l'emphase sur un mot. Enfin,
le mot fleistr est un superlatif de
'beaucoup' (la traduction 'presque tous' est donc tout à
fait normale) mais peut évidemment prendre un sens
métaphorique qu'on ne peut pas oublier dans un contexte
poétique, celui de 'qui établit une excellente
communication' que j'ai traduit par 'le plus sincère'.
Ce premier vers peut ainsi avoir au moins quatre sens que je
suppose, comme plus haut, avoir été immédiatement et
simultanément compréhensibles aux auditeurs de poésie
scaldique, habitués qu'ils étaient à apprécier les
contorsions verbales des scaldes.
- Sens 1 : Traduction : " Embouchure est la voie de
presque tous les voyages. " C'est une sorte de
trivialité, d'autant plus que óss prend
tous les sens maritimes de 'embouchure' et, donc, une sortie
de port peut être aussi une sorte de óss.
Cette traduction exprime une sorte de mépris pour le/la
scalde qui a écrit le poème, comme s'il/elle ne pouvait dire
que de vagues idioties.
- Sens 2 : Traduction : " Embouchure est la voie du
plus sincère des voyages. " Le
scalde fait allusion à la coutume nordique de brûler le
cadavre de certains membres importants de la communauté sur
un bateau qu'on poussait en mer, l'important voyage est
alors le dernier voyage.
- Sens 3 : Traduction : " L'Ase (Ódhinn)
est le voyage du plus sincère des voyages. "
Le scalde fait encore allusion au dernier voyage mais
souligne les capacités psychopompes d'Ódhinn. Ces capacités
sont spécialisées aux guerriers morts au combat qu'il emmène
dans son Valhöll. D'ailleurs, parmi la multitude des noms
attribués à Ódhinn, deux correspondent à ce trait : Valfödhr
(ou Valfadhr - le père des occis) et Valgautr (le Goth des
occis). En fin de compte, on constate que le sens 2 et le
sens 3 sont presque équivalents. C'est peut-être une
impression que le scalde désirait donner à son lecteur.
- Sens 4 : Même traduction que pour le sens 3. Le scalde
peut aussi faire allusion au voyage chamanique nordique, le
seidhr, dont Ódhinn était devenu un maître grâce à
l'enseignement de Freyja. Selon ce sens, le scalde prétend
donc qu'Ódhinn est le medium au travers duquel le seidhr
peut prendre place. Il se trouve que je ne suis pas en
accord avec cette approche et que je préfère utiliser Freyja
comme conductrice du seidhr. Il va sans dire qu'il s'agit
ici d'un choix strictement personnel. Je suppose que,
inversement, les femmes déjà bien chargées en féminité
auront intérêt à utiliser Ódhinn, et c'est peut-être à elles
que cette interprétation de ce vers s'adresse, plutôt qu'aux
hommes.
Analyse du second vers du poème runique viking :
Le sens du second vers dépend de celui qu'on a donné au
premier.
- Le sens 1 induit une trivialité égale dans le second
vers : certes, l'épée circule souvent dans son fourreau,
mais ce type d'information ne mérite pas d'être conservé
précieusement dans des poèmes sauvés grand'peine du grattoir
à parchemin.
- Le sens 2 induit un peu moins de trivialité : le guerrier
qui fait son dernier voyage sur un bateau est mort par
l'épée et va continuer à faire jaillir l'épée du fourreau au
Valhöll où il se prépare au combat final, le Ragnarök.
- le sens 3 est proche du sens 2, et donc induit la même
interprétation pour le second vers. En fin de compte, sens 2
et 3 peuvent s'interpréter en donnant le sens suivant au
poème runique:
est le dernier voyage du guerrier valeureux
Mais son épée ne restera pas inactive dans la mort.
- le sens 4 est très différent. Il décrit un voyage mystique
effectué par un individu vivant. A ce voyage mystique est
associé un pouvoir sur les événements de la vie temporelle.
Le seidhr, en effet, est utilisé à des fins divinatoires (on
parle alors de seidhr oraculaire), ou pour obtenir un
résultat dans le monde de la réalité ordinaire - peut-être
même en concordance avec l'utilisation des runes. Ce pouvoir
peut devenir grisant et nombreux sont les mystiques, qu'ils
soient chamans, magiciens ou prêtres qui ont cherché à
opposer leur pouvoir mystique au pouvoir temporel, en
particulier au pouvoir des armes. Le second vers est alors
chargé de faire retomber ces mystiques de leurs hauteurs, en
leur rappelant que le pouvoir mystique doit éviter de se
heurter de front au pouvoir temporel, et aussi que la
réalité magique et la réalité rationnelle doivent coopérer
et non pas se distancier. Si bien que j'associerais
volontiers deux commentaires un peu différents au second
vers du poème. Dans ce cas, le premier vers peut être
est le voyage de la völva et du
seiðmaðr,
et le second vers peut rappeler la primauté du pouvoir
temporel dans la réalité ordinaire et peut s'énoncer ainsi :
Mais qu'ils n'oublient jamais la force des épées !
Le second vers peut rappeler le nécessaire accord entre
rationnel et irrationnel et s'énoncer ainsi :
Mais que la force du pouvoir spirituel s'appuie sur la force
de la rationalité!
C'est encore une autre facette d'Ódhinn qui est évoquée dans
le poème runique anglais, celle de son pouvoir poétique.
Ódhinn est l'homme de l'expression orale parfaite :
Poème runique vieil anglais :
Os (bouche ou dieu) est la source
de toute parole,
Le soutien de la sagesse et le confort du sage,
La joie et le délice de tout noble.
La traduction du mot anglo-saxon os par
'bouche' est celle donnée par la plupart des ouvrages
savants sur les poèmes runiques, mais il existe quand même
quelques universitaires anglophones qui ont fait remarquer
l'arbitraire de ce choix qui fait dériver le mot os
du Latin, alors qu'il est plus vraisemblable qu'il dérive de
la racine germanique ans* qui signifie
'dieu'. Cette sorte d'hésitation est clairement illustrée
dans l'ouvrage académique de Maureen Halsall qui traduit
os par 'bouche' dans le poème runique Anglo-Saxon
alors qu'elle traduit le même mot par 'dieu païen' dans
l'Abecedarium Nordmannicum (écrit en Vieux Bas Allemand et
sans commentaire, donc os n'a pas 'besoin'
d'être traduit par bouche) alors qu'une origine latine est
tout aussi improbable pour le os
Anglo-Saxon que pour le os Vieux Bas
Allemand. Ici aussi, l'interprétation " bouche est source de
parole " est profondément méprisante pour le poète capable
de sortir de pareilles banalités. C'est pourquoi je me range
sans hésitation avec les lettrés qui prétendent que
l'Anglo-Saxon os est d'origine germanique.
De plus, nous avons vu au chapitre 2 le mythe de l'hydromel
de la poésie qui fait d'Ódhinn le dispensateur de la
capacité d'expression. Le poème runique vieil anglais fait
une claire allusion à ce mythe. De plus, on voit très mal ce
que signifient les deux derniers vers si la rune signifie
'bouche', car la bouche n'est certainement pas " le soutien
de la sagesse etc. " Par contre, la poésie est le soutien de
la sagesse, le délice et la joie de tout(e âme) noble, le
confort du sage.
La quatrième strophe du Dit de Hár est elle aussi délicate à
comprendre. D'abord, c'est ici Ódhinn qui parle du pouvoir
d'Ansuz, donc de sa rune. Quand il était suspendu à l'arbre,
il a été " lui-même à lui-même livré ". Sa douloureuse
expérience lui a appris à se délivrer de lui-même. C'est
ainsi que je crois qu'on doive interpréter cette quatrième
strophe :
Quatrième strophe du Dit de Hár :
J'en sais un quatrième :
Si un adversaire me lie
Jambes et bras,
Je chante de sorte
Que je puisse à nouveau me mouvoir,
Les fers tombent de mes jambes,
Les liens sautent de mes poignets.
C'est donc le poème vieil anglais qui souligne sans
ambiguïté l'appartenance de Ansuz au groupe des runes de la
parole (málrúnar), ces runes dont Sigrdrífa dit à Sigurdhr
qu'il faut les connaître pour que personne ne puisse lui
" porter un tort quelconque par une haine prolongée " :
" heiftum gjaldi harm " (mot à mot : " par des vendettas
(te) produire du souci ").
Ces runes de Parole délient les chaînes, elles apportent
donc liberté de corps et d'esprit. Ceci fait donc d'Ansuz
une rune de la liberté, mais encore plus du détachement, où
le mot signifie aussi détachement de soi. En parlant de la
magie, dans le dernier chapitre, j'insisterai à nouveau sur
l'importance d'un renoncement à son ego pour pratiquer la
magie. Ansuz est la rune qui peut aider à cela sans, bien
évidemment, lui enlever son caractère de libératrice des
liens matériels.
Que cette liberté soit réservée à Ódhinn est tout à fait
contredit par un autre témoignage de magie dont nous
disposons. Il s'agit du second charme de Mersebourg qui
parle des " idisi ", un mot qui désigne
évidemment les Dises, dont nous avons dit qu'elles sont la
face douce des Nornes.
Il advint que les Idisi furent assises, ici
et là,
Certaines levaient les chaînes, certaines arrêtaient
l'armée,
Certaines relâchaient les chaînes.
Sautez les liens, partez les mauvais esprits !
On voit aussi que, comme les Valkyries, les Idisi
ont un rôle militaire en plus de leur rôle libérateur. Ces
témoignages diminuent un peu la sensation de domination
absolue que donne le personnage d'Ódhinn et rétablissent un
équilibre féminin-masculin qui me paraît si caractéristique
de la civilisation germanique antique. Il existe d'ailleurs
un autre témoignage de ce pouvoir attribué à une femme,
c'est celui de la sorcière Gróa, prononçant une bénédiction
à l'intention de son fils qui part en voyage :
Voilà ce que je chante en cinquième pour toi
Si on met des chaînes sur toi
Autour de tes chevilles,
À tes articulations,
Je prononcerai une magie de liberté
Qui fera sauter les liens de tes jambes.
De l'importance des runes de parole
Bien entendu, chaque chant runique a son importance. Il est
pourtant remarquable que Snorri Sturluson, dans le Háttatal,
où il explique les formes métriques de la poésie scaldique -
et non pas la magie des runes - signale, comme une remarque
évidente et alors qu'il vient de décrire une forme
poétique : " Cette forme est fondamentale pour toute forme
de poésie, tout comme les runes de Parole constituent les
plus importantes des runes. " On voit que cette allusion ne
donne pas tant un 'pouvoir' plus grand aux runes de Parole
qu'il ne les montre comme fondamentales et utiles à tous les
autres types de runes. Cette importance est attestée très
tard, au cours des derniers procès en sorcellerie dont le
récit introduit le chapitre 2. En effet, une accusée de
1689, pour se défendre d'avoir jamais été une sorcière,
clame : " Je n'ai point de parole !". Ainsi, le rôle de la
parole en sorcellerie est encore attesté à l'aube du
dix-huitième siècle. Certains diront que j'insiste sur des
choses évidentes, mais il y a une différence en ce que vous
croyez certain - par exemple, que la parole soit importante
en magie - et ce qui est attesté par des traces non
contestables puisque, dans les deux cas que je cite et qui
sont séparés par quelques cinq siècles, il ne s'agit pas
d'un sorcier qui décrit ses prétendus pouvoirs, mais d'un
témoin qui exprime une connaissance qui semble partagée par
tous.
La remarque de Snorri Sturluson souligne que si vous voulez
travailler avec les runes, il ne suffit pas de les graver,
éventuellement avec votre sang, mais il faut aussi les
prononcer, les clamer. C'est pourquoi j'ai insisté autant
sur l'importance du galdr et des
incantations dans le volume 1 de ce livre. Mais il faut bien
penser que la parole peut aussi détruire la magie. Une
parole trop pauvre ou trop emphatique ruinera l'effet que
vous recherchez. Le mot qui devrait être normal pour une
expression simple, ni grossière ni emphatique est celui de
poésie. Mais c'est bien là que se trouve tout le problème :
tous n'ont pas bu l'hydromel de la poésie - ou bien ils ont
bu ce qui est sorti du derrière d'Ódhinn - et ne croyez pas
que je me vante ici : je suis moi-même douloureusement
conscient de mon insuffisance poétique, je ne suis pas le
seul, c'est tout. Quand on évoque la magie, chacun pense à
quelque chose de facile. Détrompez-vous, la magie, c'est
aussi 'facile' que la vraie poésie. Beaucoup s'en croient
capables, peu y réussissent.
Ansuz est la rune de
l'Ase, Ódhinn. Il est intéressant de remarquer que ce
témoignage très ancien n'insiste guère sur les qualités
guerrières devenues ensuite classiques pour Ódhinn. Il est
clair que les détracteurs de la civilisation nordique
païenne en font une civilisation de brutes sauvages. Par
exemple, tous les films relatifs aux Vikings les présentent
ainsi. Plus tôt, déjà Saxo Grammaticus, qui écrivait une
trentaine d'années avant Sturluson, et qui lui, visiblement,
haïssait les dieux païens nordiques (alors que Sturluson en
est un sympathisant, étonnamment et même dangereusement pour
lui) parlait ainsi : " Mais où est-il celui qu'on appelle
Odin le chercheur de guerres, celui qui toujours ne voit que
d'un "il ? " Il présente Ódhinn non seulement comme un
guerrier, mais comme un querelleur en quête de guerres.
Cette rune caractérise les nouveaux Dieux, les Ases, dans
une sorte d'opposition à Thurisaz, qui représente la force
primitive brutale des géants, Uruz qui représente la force
plus subtile des géantes, et Fehu qui représente le pouvoir
tout en douceur des Vanes.
Ansuz nous présente des traits peu classiques d'Ódhinn et
des Ases, leur pouvoir poétique dans la vie, la magie et la
mort, leur attachement fondamental à la liberté et leur
pouvoir d'accorder cette liberté, leur capacités de liberté
intérieure, en particulier cette purification que constitue
un détachement de son propre petit moi.
Ansuz évoque Ódhinn et les Ases en tant que Dieux de la
poésie, de la parole, de la libération, elle présente Ódhinn
comme un apôtre pacifique, presque Bouddhiste, et en néglige
tous les aspects agressifs.
Mots étymologiquement
apparentés :
c'est la joie de celui qui est assis
Et un voyage rapide
Et la fatigue du cheval.
iter ræsir
Wimmer attribue le nom
reið à cette rune, qui signifie 'chevauchée',
'voyage', 'chariot', et quelque fois en poésie, 'bateau'. Ce
poème décrit avec une grande simplicité (et, je le crois,
sans jeux de mots, pour une fois !) les trois principales
propriétés de Raido : bonheur à effectuer un voyage
confortable, rapidité du voyage mais fatigue de celui qui
est le moteur du voyage.
Quant à la quatrième ligne du poème runique islandais, le
mot latin iter signifie 'chemin' au sens
propre (une route) et au sens figuré (un voyage). Le mot
Vieux Norois ræsir signifie 'un noble, un
homme de valeur'. Le titre ræsir évoque
quelqu'un de moins important qu'un roi, mais qui se hâte
d'une certaine façon, ce qui correspond bien à l'idée de
voyage.
Le commentaire latin du Þrideilur Rúna
confirme cette version, mais apporte une petite précision.
Reið (est) Equitatio
(Reið est voyage à cheval), Sedantis delectatio
(délice de celui qui est assis) ite(r)
præceps (voyage précipité m. à m. : 'la tête en
avant') Veredi labor. (labeur du cheval de
voyage). En Latin, le voyage est même décrit comme un peu
trop rapide, et le mot pour 'cheval' est spécialisé à un
cheval destiné au 'transport de passagers' puisque
veredus signifie exactement 'cheval de poste'.
, ils sont d'accord (kvæða), est le pire
pour les chevaux. (rossom væsta)
Reginn a forgé la meilleure des épées.
Wimmer attribue le nom
ræið à cette rune, qui est une variation
orthographique de reið. On remarque tout de
suite que, comme dans les premières strophes viking, le
second vers est en apparence complètement déconnecté du
premier. Encore une fois, il est tout à fait vraisemblable
que cette apparence incohérente ait protégé ces poèmes de la
destruction (" Vous voyez comme ces païens sont
stupides ? "), mais il est tout aussi invraisemblable, d'un
autre côté, que les scaldes qui les ont écrits aient été des
idiots incapables de comprendre pourquoi ils utilisaient des
formes poétiques si complexes sur des sujets vides de sens.
Il me semble que c'est une marque élémentaire de respect
pour ces scaldes de, au moins, réfléchir sérieusement à ce
qu'ils ont voulu dire.
Analyse du
premier vers du poème runique viking
Il est évident, et tout
de même un peu étonnant que les deux poèmes insistent tant
sur la fatigue du cheval qui porte son cavalier. D'une part,
on s'intéresse ainsi à un animal et non à un humain. D'autre
part, le cheval en liberté apprécie visiblement sa
chevauchée. Le poème évoque donc le sort du cheval soumis à
la volonté de son cavalier qui peut l'épuiser sans grand
effort.
Pour interpréter ce petit mystère, il faut nous replacer
dans une civilisation cavalière et mystique. Discutez un peu
avec un cavalier, pourtant formé à l'humanisme et au
rationalisme, et vous verrez que le contact avec les chevaux
porte à accorder des capacités extraordinaires à cet animal.
Il n'est pas étonnant que dans une civilisation mystique et
proche de la nature, le cheval ait été traité avec un
respect qui dépasse ce que nous pouvons imaginer
aujourd'hui. Enfin, le cheval est une affaire d'hommes - du
moins dans cette civilisation. Par exemple, le nom des onze
chevaux appartenant aux douze Ases (Thórr se déplace à pied)
est donné explicitement dans la première partie de l'Edda en
prose, le Gylfaginning : Sleipnir, Glaðr, Gyllir, Glenr,
Skeiðbrimir, Silfrintoppr, Sinir, Gísl, Falhófnir,
Gulltoppr, Léttfeti. Les déesses ne semblent donc pas en
posséder : Freyja et Frigg possèdent des (peaux de) faucons
et non pas un cheval. Enfin, dans les civilisations
cavalières, l'animal favori avec lequel les chamans
exécutent leurs voyages est précisément le cheval. Dans les
civilisations sibériennes, le cheval n'est pas l'animal
mystique des hommes seulement, les femmes possèdent aussi
leur cheval mystique, mais nous venons de voir que ce n'est
pas vrai dans la civilisation viking.
Ainsi, il me semble que la chevauchée dont parlent ces
poèmes n'est pas celle qu'on fait dans le monde de la
réalité ordinaire, mais celle qu'Ódhinn fait sur Sleipnir,
que beaucoup de chaman(e)s sibérien(ne)s font aussi sur un
cheval, c'est le voyage chamanique. Le Gylfaginning nous
signale en effet que Freyja a appris le seidhr aux Ases
(semble-t-il à tous les Ases, mais que seul Ódhinn en était
devenu un maître). Il nous signale aussi que la pratique de
cette forme de chamanisme est tellement épuisante qu'il est
" honteux pour un homme de la pratiquer parfaitement ". Il
semble donc que cette chevauchée-là soit tellement épuisante
qu'un homme ne puisse la pratiquer sans perdre sa virilité.
Enfin, absolument rien ne peut nous faire supposer qu'Ódhinn
ait perdu sa virilité en pratiquant le seidhr. Même Saxo
Grammaticus, qui hait visiblement les Ases, ne fait aucune
allusion à une quelconque impuissance d'Ódhinn : il décrit
complaisamment ses déboires avec une mortelle qui se
refusait à lui et le présente comme un violeur, pas comme un
impuissant.
Il existe donc une contradiction visible dans les textes sur
ce sujet. Je pense que le poème runique est là pour lever
cette contradiction, justement. Il dit : " Au lieu de vous
épuiser vous-même, épuisez donc votre monture ! " C'est une
leçon de seidhr qu'Ódhinn donne aux hommes qui désirent
pratiquer cet art sans perdre leur virilité.
En somme, la rune Raido joue le rôle de rune du voyage - en
particulier du voyage chamanique. Est-elle plutôt dédiée au
voyage chamanique masculin dans la mesure où elle empêche
une féminisation excessive de celui qui pratique le seidhr ?
Je ne le crois pas. Dans la civilisation nordique, comme je
le signale souvent, la pratique chamanique est considérée
comme honteuse pour un homme, et il est normal que les
poèmes runiques insistent sur l'utilité de cette runes pour
les hommes parce que ce sont eux qui en ont le plus besoin.
Il faut cependant signaler que, d'une part, de nombreuses
femmes sont fortement masculines et peuvent ou doivent se
servir de cette rune et, d'autre part, que les chamanes
(femmes) se servent aussi d'un 'cheval' pour effectuer leurs
voyages et donc trouveront une aide dans Raido.
Analyse du second
vers du poème runique viking
Il nous faut maintenant
comprendre le pourquoi du second vers du poème viking. Il
n'y a guère de lien, en effet entre Reginn et le concept de
chevauchée dans le monde ordinaire. D'ailleurs on retrouve
exactement la même 'incohérence' dans l'Edda poétique quand
elle raconte la vie de Sigurdhr, dans le Dit de Reginn. Ce
dernier est introduit brutalement dans le texte après qu'on
ait parlé du cheval de Sigurdhr :
Sigurdhr alla au troupeau
de chevaux et se choisit un cheval qui fut ensuite appelé
Grani. Reginn ... était l'homme le plus adroit de ses mains,
mais il avait la taille d'un nain. Il était savant, cruel et
versé dans l'art de la sorcellerie. Reginn éleva Sigurdhr,
l'instruisit et l'aima beaucoup.
Seul un 'point' sépare
Grani et Reginn. De plus, c'est Reginn qui va forger ensuite
l'épée de Sigurdhr avec laquelle il va pouvoir tuer Fáfnir,
il a bien " forgé la meilleure des épées " :
Elle était si acérée que,
l'ayant plongée dans le Rhin, elle coupa comme le fil de
l'eau un fil de laine qui descendait le courant.
Par contre, il est tout à
fait logique de le relier à la chevauchée chamanique. L'Edda
dit donc explicitement que Reginn est un sorcier, et qu'il
est un forgeron, et donc né " du même nid que les chamans "
comme certains sibériens le disent. Tout ceci rappelle très
fortement les liens étroits entre les forgerons et les
chamans dans plusieurs civilisations sibériennes (dans une
famille de forgerons, on devient 'automatiquement' chaman
après quelques générations). Ce lien se retrouve dans une
expression en Vieux Norrois : de l'Ynglinga saga,
rédigée par Snorri Sturluson, nous rapporte qu'Ódhinn
connaissait " la technique des runes, et celle des poèmes
qu'on appelle galdrar. C'est pourquoi les
Ases portent le nom galdrasmiðir (forgerons
des 'galdrs'). "
On retrouve cette idée de chevauchée chamanique favorisée
par un maître, ou même exécutée à cheval sur un maître
transformé en cheval dans les mythes celtiques des sagas de
Yann et de Koadalan, où le héros est initié et porté par son
maître transformé en cheval. Ce thème, nous l'avons vu aussi
dans le conte de Grimm : Ferdinand le fidèle et Ferdinand
l'infidèle.
Malgré les apparences, ces deux vers s'accordent donc
parfaitement, et l'Edda poétique et les contes populaires
nous donnent la clé de cet accord : Reginn, maître de
Sigurdhr, a forgé l'épée de ce dernier, et lui a servi aussi
de 'cheval' dans son initiation chamanique.
Dans ces conditions, les relations de Sigurdhr sont celles
d'un maître et de son élève (c'est bien ce qui est dit dans
l'Edda), mais le maître, au lieu de former son élève dans
l'esprit de transmission de ses connaissances, comme le fait
un professeur, a voulu en fait se forger une arme humaine,
Sigurdhr, capable de tuer le dragon Fáfnir afin que
lui-même, Reginn, puisse récupérer sa part du trésor. Reginn
se comporte ici comme une sorte de 'gourou' cherchant à
utiliser son disciple, et cette attitude n'est pas rare de
nos jours encore. On sait que Sigurdhr lèchera ses doigts
couverts du sang du dragon, et donc comprendra le langage
des oiseaux qui l'avertiront du fait que Reginn va le tuer,
et c'est l'élève qui exécutera son maître. Ainsi, ces deux
vers runiques s'accordent parfaitement bien à l'esprit de la
Nibelungenlied, rempli de fureur, de violence et de volonté
de pouvoir. J'espère que le lecteur sera convaincu que mon
explication de ces deux vers, considérés jusqu'à présent au
mieux comme absurdes, au pire comme enfantins, rend bien
compte de leur sens littéraire si on prend en compte
l'ensemble de la littérature germanique relative à ces
thèmes. Bien entendu, ce qui m'intéresse le plus ici, c'est
que cette explication rend aussi compte de leur sens runique
et chamanique.
Le poème anglais, avec un
aspect moralisateur qui existe en effet dans le texte Vieil
Anglais, dit tout à fait autre chose, encore une fois en
apparence.
Poème runique en
vieil anglais
Rað (chevauchée) Chevauchée (ou voyage)
dans le palais, pour tous les guerriers, (les) amollit,
et très dynamique pour celui qui est assis sur un cheval
fortement solide, au long des lieues.
Notons d'abord que la
forme de ces vers est bizarre et semble énoncer encore soit
une absurdité, soit une évidence. Selon notre approche, cela
annonce un sens caché que je vais essayer de découvrir.
Bien entendu, dans le sens évident, il s'agit toujours de
chevauchée, mais la chevauchée 'dans le palais' désigne une
personne qui ne voyage pas du tout. Ainsi, le poème vieil
anglais, oppose les oisifs en train de s'amollir à la cour
et ceux ont une vie dynamique. En accord avec les autres
poèmes runiques, je crois que sous cet aspect moralisateur
se cache encore une leçon de chamanisme, un peu différente,
mais tout aussi exacte du point de vue du chamanisme
nordique.
Pour le premier vers, si la chevauchée est
chamanique alors la " chevauchée dans le palais " est celle
qui est faite sans aide. Tout comme le seidhr nordique,
cette chevauchée amollit les hommes, elle a cet effet
'honteux' de les rendre impuissants. Ce premier vers n'est
donc qu'une forme camouflée de la fameuse phrase de l'Ynglinga
saga qui dit que le seidhr rend tellement
ergi (= homosexuel masculin 'passif' ou femme
surexcitée sexuellement) qu'il est honteux pour un
karlmaðr (un 'humain viril') de le pratiquer.
Pour le second vers, on comprend maintenant
qu'opposer une " chevauchée dans le palais " à celle faite
sur " un cheval fortement solide " c'est opposer une
pratique affaiblissante du seidhr, celle exécutée sans aide,
à la pratique dynamisante, celle exécutée à l'aide d'un
'cheval'. Le chaman, mais la chamane tout autant, ont besoin
d'un enseignement qui leur apprend comment rencontrer dans
le monde de la réalité non ordinaire, le monde des
'esprits', des aides de divers niveaux, et de diverses
exigences, qui vont les aider dans leurs voyage. Si bien que
les chamans, hommes et femmes, qui disposent d'un " cheval
fortement solide " sortent dynamisés et non épuisés de leurs
voyages " au long des lieues " du monde des esprits.
Le Dit de Hár
introduisent une autre composante dans les pouvoirs de cette
rune.
Cinquième strophe
du Dit de Har
J'en sais un cinquième :
Si je vois une flèche voler vers nous,
Si forte soit-elle je l'arrête
Si de mes yeux je l'ai vue.
Les poèmes runiques nous
ont donné quelques indications sur la pratique du seidhr.
Celui qui est habile en cette pratique est évidemment un
sorcier et cette cinquième strophe décrit une application
guerrière d'un autre pouvoir des sorciers, celui de leur
oeil qui ensorcelle, tue ou guérit. Le pouvoir de l'oeil en
sorcellerie est attesté dans de nombreux textes. On connaît
le pouvoir de 'l'oeil qui tue', celui de Balor dans les
contes celtiques, celui du géant qui reçoit Tyr et Thórr
dans l'Edda, qu'on retrouve évoqué dans les contes de Grimm.
Les poèmes de l'Edda citent plusieurs fois l'oeil 'perçant'
du noble (qui connaît les runes et qui est donc
simultanément un sorcier). Les sagas insistent sur ce
pouvoir et l'une d'elles précise même que cet oeil qui
ensorcelle est le plus efficace quand la sorcière vous
tourne le dos, puis se penche en avant pour vous observer au
travers de ses jambes écartées, dans une attitude que nous
jugerions aujourd'hui ridicule.
En tous cas, la pratique de la magie implique une bonne
connaissance du sujet sur lequel elle va s'exercer et
observer ce sujet tout simplement d'un oeil attentif, fait
partie, à mon sens, du b-a ba de la magie. Cette façon
d'observer les gens avec attention, intérêt et sympathie
constitue même une façon de vivre qu'on peut recommander à
tout un chacun - c'est ce qui fait la 'magie de la vie'.
Maintenant, celui qui est habile en magie peut 'pénétrer' le
sujet encore plus profondément, en effectuant une sorte de
voyage chamanique 'dans' le sujet. Par parenthèses, cette
pénétration peut être consentie ou non par le sujet, selon
que le magicien lui-même soit une personne empathique ou
agressive.
Ainsi, il n'est pas étonnant que Raido soit la rune de cette
espèce de 'sortie hors de son corps' du sorcier, dans la
mesure où les poèmes runiques lui accordent justement le
pouvoir d'aider à cette sortie du corps au cours du voyage
chamanique. En fin de compte, au cours de ma vie, je n'ai
que rarement rencontré quelqu'un qui ne soit jamais sorti
hors de son corps et pourtant j'ai fréquenté en majorité une
foule de scientifiques hyper rationnels. Cependant, c'est en
général une expérience qui arrive une ou deux fois dans une
vie et, symétriquement, je n'ai presque jamais rencontré de
personne (excepté les chamans) qui ne déconsidère pas cette
expérience comme un accident, une crise malheureuse, dont il
faut tenir aucun compte dans la vie courante. Raido leur
dit : " Chevauche ! " ou " Voyage ! ".
Sous leur apparence
infantile, les poèmes runiques nous expliquent que Raido est
la rune de la chevauchée chamanique, celle qui permet le
voyage (hors du corps) qui caractérise les magiciens. Ce
voyage épuise la masculinité si bien que certaines
civilisations, en particulier la civilisation nordique
antique, le considèrent comme humiliant pour un
karlmaðr. Raido aide hommes et femmes à préserver
leur masculinité au cours de leurs voyages magiques. De
façon un peu amusante, le vent social a complètement tourné,
et il serait peut-être, de nos jours, encore plus humiliant
pour une femme que pour un homme de perdre sa masculinité !
De toute façon, Raido les aidera à sortir dynamisés de leur
travail magique, et non pas épuisés comme cela semble avoir
été la règle avant que cette rune ne soit découverte.
La cinquième strophe du Dit de Hár rappelle l'importance du
regard du sorcier sur le monde. Bien entendu, cet aspect
d'Ódhinn, appelé ici Hár pour bien souligner qu'il n'épuise
pas la personnalité d'Ódhinn, ne décrit que l'aspect
guerrier du pouvoir de l'oeil sorcier, mais ce pouvoir
s'exerce dans tous les aspects de la vie. C'est l'oeil qui
comprend, qui analyse et synthétise simultanément, qui
sympathise à ce qu'il voit et qui permet de vivre une vie
d'échanges entre humains et non pas une vie de solitaire au
milieu d'une foule. Et c'est déjà une bien grande magie
qu'aucun raisonnement rationnel ne semble réussir à
enseigner. Pour ceux qui désirent se lancer plus
profondément dans la pratique de la magie, Raido, après les
avoir aidés à trouver leurs chevaux, les aidera à ouvrir les
yeux sur la face irrationnelle des choses, néanmoins sans
perdre raison.
Relié à l'Allemand
Kien (torche), mais sa signification originale la
relie à l'idée d'une éruption, d'une gerçure, ce qui
explique pourquoi Krause lui donne la signification
d'ulcère, furoncle (Geschwür). D'ailleurs,
le nom en Vieux Norrois de cette rune (Kaun)
signifie en effet un furoncle, alors qu'il a pris la
signification de la torche (Cen, pron. ken)
en Anglo-saxon. Notez que la plupart des personnes employant
les runes l'emploient dans le sens littéral de la torche, ou
feu, et non pas ébullition ou feu internes, comme moi.
Kaunan a la même racine
que 'furoncle' en allemand. Qu'une rune soit dédiée à cette
maladie paraît bien surprenant à première vue, mais les
poèmes runiques viking et islandais confirment ce sens.
La forme originelle, ,
attestée dès 175 (rarement arrondie comme dans
), de petite taille, s'agrandit quelques fois en .
Ensuite, elle tourne de 90° pour donner
puis .
Après 500, cette forme évolue en ,
qui s'inverse pour alors donner ,
dès 550. En Angleterre, après 700,
devient asymétrique et conduit à . ,
inversement donne, en Scandinavie, après 700, la forme .
Cette évolution se résume
par le schéma suivant :
Les deux poèmes runiques,
viking et islandais, sont très semblables.
Le poème islandais
confirme cette impression.
est fatal aux enfants,
Un endroit douloureux,
La demeure des putréfactions.
flagella konungr
Dans les deux cas, le nom
attribué à cette rune par Wimmer est kaun.
La validité de ce nom est, par exemple, illustrée par le
Þrideilur Rúna qui appelle en effet cette rune
kaun, aussi bien en Vieux Norrois qu'en Latin.
La version latine est :
Kaun húlcús : (Kaun (est) ulcère (ou
plaie) :) púeris molestatio, (peine de
l'enfant),
præl? vestigia (vestiges (ou
traces) du pressoir), sanici theca (boîte (ou
étui) du pus).
Vu la place du mot 'præl'
dans le manuscrit, il manque une lettre. Je suppose que
c'est la terminaison du génitif de prælum
ou prelum, signifiant exactement un
pressoir, mais ici, sans doute exprimant une pression. Cette
pression peut être exercée de l'extérieur (comme un
écrasement) ou bien de l'intérieur, comme une poche de pus
qui presse sur les chairs.
Le poème runique viking,
en deux vers de toute beauté :
souligne bien la
constance de la composante de pourrissement tout au long de
la vie humaine. Dès sa conception, tout être vivant génère
de la pourriture, et cela fait partie de l'équilibre entre
croissance et dégénérescence qui est le processus même de la
vie puisque nos cellules meurent sans cesse pour être
remplacées, de moins en moins bien avec le temps qui passe,
par de nouvelles cellules. Notre chair 'pourrit', dégénère
donc avant même notre naissance - ce que souligne Kaun - et
finira pourriture dans la tombe, ce que chacun sait, et il
n'est pas nécessaire de le rappeler. Les poèmes ne
présentent donc que l'aspect ressenti comme négatif de la
rune, ce qui est encore confirmé par la quatrième ligne du
poème islandais : flagella signifie 'les
fouets' en Latin. Flagellum (un fouet)
aurait déjà bien suffi, mais le poème souligne par ce
pluriel presque incongru que Kaunan englobe l'ensemble des
moyens désagréables par lesquels nous sommes fouettés par la
vie afin d'avancer en elle. On pourrait croire que ce
flagella évoque une vue masochiste de la vie, sauf
qu'il ne dit en rien qu'il faille prendre plaisir à cette
flagellation, elle existe, il faut en être conscient, il
faut vivre avec et agir en conséquence et non s'y
abandonner.
Le pourrissement, les morts multiples, la déchéance lente
qui accompagnent le vieillissement font bien entendu partie
de nos terreurs d'autant plus profondes aujourd'hui que
notre civilisation refoule et camoufle ces composantes de la
vie.
Il existe en médecine toute une composante, peut-être peu
représentée de nos jours, qui soutient qu'il ne s'agit
jamais de guérir un malade, mais de lui apprendre à vivre au
mieux (et le 'au mieux' est capital !) avec sa ou ses
maladies. C'est cette approche à la maladie que Kaunan
recommande : dès l'enfance, au sommet de notre condition
physique, la pourriture de la maladie est déjà en nous-mêmes
si elle ne se voit pas. Il est impossible d'y échapper, tout
comme il est impossible d'échapper à la maladie qui vous a
frappé. Cependant, tout comme l'enfant qui vit fort bien
avec cette pourriture qui l'habite, et nous pouvons mener
une vie harmonieuse en portant notre maladie en nous, en
l'apprivoisant au lieu de chercher à la dominer et à la
détruire. Kaunan est donc, tout comme Uruz, une rune
fondamentale des soins médicaux, mais elle est à utiliser
quand la maladie n'est plus une épreuve dont le corps sort
amélioré, mais lorsque tout espoir de guérison est abandonné
et qu'il faut apprendre à vivre avec cette maladie qui est
devenue soi-même. Il n'y a pas d'aspect que notre
civilisation appelle positif à Kaunan, comme la rune Naudiz
que nous allons bientôt rencontrer, elle est une rune de
soumission aux forces extérieures quand elles sont plus
fortes que nous.
Encore une fois, le poème
anglais, en apparence au moins, change de thème.
Poème runique en
vieil anglais
cen (torche) Torche (ou pin, torche en bois de pin)
est pour chaque être vivant évidemment le feu,
brillante, lumineuse; éclairante, le plus souvent elle brûle
dans la demeure où les princes se reposent.
La pourriture du corps
s'accompagne toujours de fièvres, et se décrit comme une
chaleur, une brûlure même du corps, et le passage de
furoncle à torche n'est qu'une sorte d'extériorisation du
fait médical. Cen est " brillante,
lumineuse, éclairante ", elle montre la voie à suivre
lorsque l'on croit qu'aucune issue n'est possible : intégrer
le problème en soi au lieu de s'y opposer de façon forcenée.
C'est une attitude princière, opposée à celle de ceux qui
passent leur vie à gémir parce qu'ils n'ont pas la chance
d'être en bonne santé.
Le Dit de Hár attribue un
pouvoir de protection contre les intentions mauvaises à
Kaunan.
Sixième
strophe du Dit de Hár (traduction la plus littérale
possible)
J'en sais un sixième
Quand l'homme libre me blesse
Et du bout de ceci
Il me chante une guerre à
mort, (er mik heifta kveðr)
Lui, le mal le consume plutôt que moi
Pour ceux que cela
intéresse, notez bien la différence flagrante entre les
traductions classiques, 'interprétées pour faire sens', et
cette traduction littérale. L'ennemi utilise les racines
(ici vrótum, datif pluriel et forme
archaïque de rót, racine) d'une plante
jeune (hrár viðr ici, au génitif,
hrás viðar). La nature de la 'baguette magique' est
clairement expliquée ici, alors que les traductions
classiques s'en moquent éperdument, bien sûr ! Le texte dit
encore qu'il s'agit d'un chant, ce qui évoque bien entendu
le galdr, le chant-hurlement qui accompagne
la magie runique, car kveða signifie 'dire'
mais aussi 'chanter' et 'hurler'. Il est donc clair que
l'ennemi est en train d'effectuer un galdr
contre vous, et ce n'est pas pour vous " nuire ", comme on
tend à le dire, mais pour vous éliminer car le sens primitif
de heipt (ou heift) est
bien celui de 'combat à mort'. Les adoucissements successifs
apportés par les traducteurs cassent la violence de
l'affrontement, et diminuent d'autant la puissance de Kaunan
qui est capable de retourner la situation. Comme les poèmes
runiques soulignent le rôle constructif de la pourriture
(vue habituellement sous son aspect destructif), le dit de
Hár, de son côté souligne que si puissante que soit
l'attaque, elle comporte sa part de pourriture et, peut donc
être 'pourrie de l'intérieur' par une contre-attaque avisée.
En fait, que ce soit attaque ou aide, toute opération
magique comporte une identification avec l'être que l'on
désire sauver ou aider. Dans le cas d'une aide, il est donc
capital que l'être aidé soit en accord total avec cette aide
et ne risque pas de la prendre pour une attaque. Dans le cas
d'une attaque, il est impossible d'éviter un instant
d'immense faiblesse où l'être attaqué est identique à
vous-même et donc, s'il est conscient de l'attaque, il est
capable de blesser à mort son attaquant. Kaunan est la rune
qui aide à réaliser - quasiment sur le même plan - l'aide
consentie et la contre-attaque mortelle.
Kaunan, la rune de la
putréfaction, mais aussi de notre feu intérieur, symbolise
la complexité et la force de la vie, toujours en équilibre
entre vie et mort. De façon presque comique, le dit de Hár
inverse ce point de vue. Il nous montre comment ce rôle peut
être retourné et la vie la plus vivace qui soit, celle du
sorcier en train de prononcer son galdr,
peut être, par la puissance de Kaunan, soufflée comme une
bougie par les forces de pourrissement que le sorcier a
développées lui-même. L'image naturelle que j'associe à ce
phénomène est celle d'un champignon que vous ne connaissez
pas peut-être : il s'appelle vesse-de-loup-géante, ce
champignon qu'on voit grandir à vue d'oeil pendant un orage
(il devient gros comme un tête d'homme et est délicieux à
manger), mais qui va pourrir en quelques heures, comme si
son excès de vitalité comportait cette faiblesse interne que
le dit de Hár fait remarquer. Le sorcier en train de jeter
un sort est comme ce champignon, gonflé d'une vitalité
incroyable, mais cette vitalité, en elle-même, contient les
germes d'une mort rapide.
La rune Uruz est le symbole de la médecine 'triomphante' qui
soigne et vainc la maladie. La rune Kaunan est le symbole de
la médecine humble qui soigne en acceptant la survie
simultanée du malade et de la maladie. Sans doute à cause
des allusions répétées aux enfants des poèmes runiques
nordiques, et plutôt que Uruz, je vois en Kaunan le signe
caractéristique de la 'femme-médecine' (la chamane)
germanique, comme le caducée est le signe caractéristique de
nos médecins latins.
Mots étymologiquement
apparentés:
Sa forme est celle d'un
X : ,
elle n'a pas subi d'altération, et n'a jamais ressemblé à
une croix gammée comme le prétend Guido List qui lui associe
ce signe :
qu'il décrit comme une approximation à ce qu'il appelle .la
vraie rune gibor' et qui est une croix gammée. Il est
remarquable que les runes armanes de List aient associé le
signe typique de la sauvagerie nazie à une rune qui
représente la confiance dans l'amour, comme nous allons le
voir.
Jusqu'à présent, nous avons intensément utilisé les poèmes
runiques pour comprendre le sens des runes. Mais les runes
Gebo et Wunjo ont disparu du Futhark viking à 16 runes si
bien que le seul commentaire ancien dont nous disposions est
le poème vieil anglais. Néanmoins, son nom parle de
lui-même, Gebo signifie don, c'est donc la rune par laquelle
on se rapproche d'un autre individu, on partage avec lui.
Poème runique en
vieil anglais
Gyfu
(générosité) (ou don, faveur, sacrifice)
est, pour les héros,
un ornement et un support pour la guerre et propage leur
grâce,
mais c'est le soutien pour celui sans autre (= pour
le solitaire).
La traduction classique que l'on trouve chez Maureen
Halsall, et qui est très loin du texte, présente ces vers
plus comme une homélie qu'une règle de vie : les " hommes
éminents " doivent se montrer généreux " pour être loués "
et on espère qu'ils ne sont pas trop condescendants après
cela ! Cependant, même cette traduction infantilisée
contient quand même l'idée importante que le don est une
bonne règle pour les rapports entre humains. Ma traduction
rappelle plutôt l'importance de la générosité. Enfin, le
troisième vers du poème est très ambigu. La traduction
classique parle de " ceux qui n'ont rien d'autre " et donc
souligne l'aspect positif de la charité. Inversement, ma
traduction littérale souligne que la générosité est la
soutien du solitaire qui, par sa générosité, lutte contre la
solitude. Qui a raison ? Je ne sais, mais il est évident que
le texte en langue anglo-saxonne ne permet pas d'éliminer
mon interprétation qui s'oppose à la version classique.
Le don, c'est bien entendu la charité envers les plus
faibles comme la traduction classique poème anglais le
souligne. Dans ma version, Gebo représente la générosité, et
son importance pour celui qui est généreux plutôt que pour
celui qui bénéficie de cette générosité. Le poème runique
décrit une situation de dominé/dominant où la générosité
permet au dominant de vivre une vie humaine malgré sa
dominance. Dans un monde où la dominance masculine était
indiscutée, ce poème décrit aussi le comportement de l'homme
vis-à-vis de sa femme. Son interprétation moderne, dans un
monde ou l'égalité entre sexes s'affirme lentement mais
sûrement et, plus généralement, pour toutes les relations
égalitaires d'amour ou d'amitié, il me semble que Gebo reste
une règle à appliquer. Cette règle est beaucoup plus
difficile à vivre qu'on se l'imagine. La générosité implique
un don sans attente de retour et pourtant, il est évident
qu'une générosité qui ne reçoit jamais rien en retour est
impossible. Gebo nous conseille, en un sens, de ne pas nous
laisser arrêter par cette contradiction. Dans le poème
runique, la situation est assez simple : le roi se doit
d'être généreux pour assurer le support de ses troupes, en
particulier en période de guerre. Comme je viens de le
souligner, la situation se complique du fait que l'égalité
suppose que les deux doivent être généreux et comme, de
fait, il y aura toujours une forme d'inégalité, au moins
temporellement (l'un est plus généreux que l'autre à un
moment donné), on se trouve dans un équilibre instable qui,
en effet, semble marquer les relations de couple. A mon
sens, Gebo n'est pas là pour annoncer ou prévoir une
générosité partagée, comme ce pourrait être le cas quand on
.tire' les runes, mais bien pour aider à améliorer la
stabilité de cet équilibre instable.
Ainsi, Gebo devrait régler tous les rapports humains
d'échange, d'amitié et d'amour. Une forme de partage encore
plus profond est celui du couple qui partage la vie
quotidienne et doit, à un moment ou un autre, assumer la
responsabilité de l'éducation de ses enfants. C'est pourquoi
je crois que Gebo peut être vue comme la rune du couple
réussi, celui où chacun partage sa richesse avec l'autre.
Ceci m'a conduit à attribuer à Gebo la dix-huitième strophe
du Dit de Hár et ceci, bien que Guido List l'ait aussi fait.
D'une part, je suis extrêmement gêné par le fait que ce
dernier suppose une .vraie' dix-huitième rune qu'il appelle
fyrfos, et qui est une croix gammée, qui n'existe
dans aucune inscription runique, comme je l'ai déjà dit. La
croix gammée pré-nazie, la svastika, est certainement un
splendide symbole solaire, mais elle a été tellement salie
par les nazis qu'elle est devenue un symbole de barbarie et
qu'il est impossible de continuer à la respecter sans
mépriser les victimes de cette barbarie. Comme rien n'est
simple, l'honnêteté me force à dire que la présentation que
List fait de cette 18ème rune est, elle, tout à fait
respectable . quoique un peu incompréhensible comme nous
allons le voir . mais d'autres runes armanes sont presque un
appel au racisme aryen (par exemple, la 14ème est censée
représenter " l'inébranlable fondation de l'enseignement
aryen sacré ") ou au machisme, par exemple, la 16ème rune
armane " réfère d'abord à l'aspect changeant de la lune, et
en second lieu, à la mutabilité lunaire de l'être féminin ".
Rappelons-nous d'abord que le Dit de Hár comporte dix-huit
strophes dédiées à la description du pouvoir des runes,
alors que le poème runique viking n'en décrit que seize.
Gebo n'est justement pas dans le Futhark viking, donc elle
est une des huit candidates possibles au rôle de
.complétion' du Dit de Hár. Bien entendu, le Dit de Hár
parle de .chants' qui peuvent comporter plusieurs runes
(souvenez-vous de l'introduction : " Ljóð ek þau
kann . ", Les chants je les connais .) mais il m'a
semblé raisonnable de rechercher une sorte de .rune
principale' autour de laquelle s'enroule chaque chant. La
concordance profonde des poèmes runiques et du Dit de Hár
justifie cette hypothèse, comme nous l'avons vu avec
certaines des runes précédentes.
Dix-huitième strophe du Dit de Hár :
J'en sais un dix-huitième
Que je ne ferai jamais connaître
Ni à une jeune fille ni à la femme d'un homme,
- Tout est bien mieux
Qu'un seul sache cela;
C'est le dernier des chants,
Excepté à celle seule
Dont je suis l'homme qu'elle prend dans ses bras
Et aussi qui est ma soeuur. (ou: Ou bien
celle qui est ma soeur.)
Ce dernier chant doit donc rester secret et il est réservé
aux relations dans lesquelles la générosité réciproque se
manifeste sans arrêt. Le dernier vers est important. Ses
traductions classiques sous-entendent plutôt : " soit celle
qui me prend dans ses bras, soit ma soeur ". La conjonction
utilisée par le scalde dans la version en Vieux Norrois est
en effet très ambiguë. C'est eða dont un
des sens possibles est une sorte de .soit . soit' comme dans
les traductions classiques. Cependant, eða
peut aussi signifier une sorte de renforcement, .et en
plus', si bien que les deux sens sont également plausibles.
Il y a sans doute ici une allusion aux mariages entre frère
et soeur qui semblaient ne pas être la règles chez les Vanes
et qui étaient déjà interdits chez les Ases. De nos jours,
on parlerait plutôt d'âme soeur que de soeur consanguine,
mais la force de cette sorte de fusion spirituelle et
charnelle entre deux êtres est toujours présente.
Guido List présente une vue plus mystique que celle
présentée dans les poèmes que nous venons de commenter. Il
voit dans sa dix-huitième rune celle de la fusion avec Dieu
puisqu'il conclut ses commentaires par un " Humain, fais un
avec Dieu ! ". Son argument est que : " Du point de vue de
la conception de la .dualité biunaire trifide' l'esprit
humain sait s'unifier à Dieu, et ainsi, que ce soit en se
rapprochant ou en s'éloignant de son intériorité, atteint la
connaissance certaine ". D'une part, je n'ai jamais pu
vraiment comprendre ce qu'est cette fameuse " dualité
biunaire trifide " (en Allemand :
beideinig-zwiespältigen Zweiheit . j'ai traduit
zweispältig par .trifide' alors que son sens propre
est de .deux fois fendu'). D'autre part, le poème runique
anglo-saxon montre tout au long de ses strophes une tendance
à nous présenter une version mystique chrétienne alors que
cette strophe parle exclusivement des relations entre
humains, tout comme le Dit de Hár. Il existe des runes
dédiées aux aspects mystiques de la vie, d'autres aux
aspects des relations avec la nature. Il ne me paraît pas du
tout étrange que certaines runes ne traitent que des
relations entre humains si bien que Gebo (et Wunjo, la rune
suivante) me semblent en effet typiques de ces runes de
l'humanité. Ceci étant, l'interprétation de List est
certainement exacte pour certains humains particulièrement
mystiques et qui négligent (ou même méprisent) les
interactions avec les autres humains. Cet isolement, même
s'il est splendide, me semble à contresens de l'ensemble du
message runique qui, précisément, présente une vue complète
de l'humanité sans en négliger aucun aspect.
Le dit de Hár spécifie
que c'est seulement à sa femme, si elle est son âme soeur,
qu'un homme dira " Gebo ". C'est le point de vue d'Ódhinn,
un homme, mais il est bien évident qu'une application
symétrique de Gebo existe pour les femmes. Il est absolument
certain que les femmes utilisaient les runes et même les
enseignaient à leurs partenaires masculins. C'est donc
seulement à son mari, s'il est son âme frère, qu'une femme
dira " Gebo ".
Gebo est donc la rune de la générosité, du don, du partage,
de l'amitié et des relations équilibrées entre deux humains.
Vous ne l'utilisez qu'avec ceux qui sont vraiment très
proches de votre c.ur.
Sur l'utilisation de Gebo (et des autres runes)
Vous aurez remarqué que je parle très peu de l'utilisation
pratique des runes. La raison en est que les livres
mystiques regorgent de conseils sur leur utilisation,
justement. le seul problème est que ces livres s'appuient
sur des connaissances issues de visions, comme les runes
armanes de Guido List (et les livres les plus connus, ceux
de Edred Thorsson et de Freya Aswinn suivent la tradition
armane) ou de préjugés dits populaires issus des multiples
déformations que la religion révélée dominante a imposées
aux .sorciers', à ceux qui devaient pratiquer en secret
l'art de la magie. La pratique en secret, sans que puisse se
constituer une confrérie d'experts qui discutent entre eux
de l'efficacité et surtout de l'inefficacité de leurs
pratiques, conduit à une propagation de l'erreur plutôt qu'à
la propagation de la vérité. C'est pourquoi vous me voyez
reprendre de façon presque tâtillonne les rares traces des
connaissances antiques. C'est pourquoi j'essaie de bien
comprendre l'idée qui se cache sous le nom de la rune et
même, vous l'avez vu, les idées multiples mais cohérentes
entre elles que la rune contient. Vous les utiliserez
ensuite à votre façon, mais en associant un concept conforme
à la tradition antique de chaque rune. Par exemple, Fehu
n'est pas une rune de la masculinité triomphante mais celle
de la douceur féminine, Thurisaz n'est pas une rune de
protection mais une rune d'agression . et Gebo n'est pas une
rune qui vous donne un pouvoir en amour, mais une rune de
générosité et d'échange égalitaire. Ne comptez donc ni sur
Gebo ni sur aucune autre rune pour vous donner un pouvoir
qui vous permettra de contraindre d'autres personnes.
mots étymologiquement
apparentés:
-
Allemand
: Wonne (bénédiction, joie)
-
Anglais
: wonder (merveille, miracle).
Wunjo, la félicité, n'est
pas présente dans le Futhark viking, comme Gebo. Comme Gebo,
elle illustre des concepts relatifs aux individus, plutôt
qu'aux sociétés ou aux Dieux. Cet individualisme n'avait
plus guère de place dans une civilisation guerrière, ce qui
explique peut-être qu'elles aient été ainsi rejetées. Le
poème anglo-saxon et le Dit de Hár, plus archaïques, ont
conservé cet équilibre admirable du Futhark ancien : il nous
enseigne les entrelacs subtils de notre société, de nos
Dieux, des forces de la nature et des relations entre
humains.
Wunjo se présente sous les deux formes
et
qu'on trouve en nombre quasi égal parmi les runes
scandinaves datées entre 175 et 400, mais devient plus
courante après 400 en Scandinavie. Au contraire, sur le
continent et en Angleterre domine entre 400 et 750. En
somme, comme Thurisaz, Wunjo peut être pointue ou arrondie,
surtout à l'origine.
Poème runique en
vieil anglais
wen (joie ou espoir, attente, probabilité) ne cesse de celui
qui connaît peu malheur, douleur physique, et chagrin.
Il obtient succès et bonheur et assez de (protection dans
les) forteresses (burga)
On dirait que le poète fait ici un sorte de jeu de mot : le
Vieil Anglais burg (nominatif, accusatif et génitif pluriel,
burga) signifie place-forte, et byrga (nominatif singulier)
signifie sécurité. La structure de la phrase interdit
d'utiliser un nominatif et donc byrga, qui serait logique,
est rejeté, mais avoir « assez de places-fortes » a été
considéré par les experts comme n'ayant pas grand sens,
alors que « assez de sécurité » leur semblait plus clair, ce
qui explique que la mienne diffère des traductions
classiques.
Ce poème est très clair et il est intéressant du point de
vue historique, montrant l'importance des places-fortes,
assurant une protection contre les incursions ennemies, dans
la vie courante de cette époque. Je suis d'ailleurs aussi
très étonné que Wunjo n'ait pas subi de christianisation. Il
s'agit bien de joie matérielle, rien ne fait allusion à la
joie religieuse dans cette strophe. Wunjo ayant résisté à la
.mystication', il faut la rattacher aux plaisirs physiques,
au bonheur de la vie tranquille, et non à cette sorte de
félicité extatique que les mystiques vantent. On a bien
droit à un peu de bonheur tranquille en ce bas monde, semble
nous dire gentiment Wunjo.
Wunjo n'existant pas dans le nouveau Futhark, il est un
candidat logique pour la dix-septième strophe du dit de Hár
qui, précisément, fait une allusion peu voilée au plaisir
sexuel que l'homme peut apporter à la femme.
Dix-septième
strophe du Dit de Har
J'en connais un
dix-septième
La jeune femme libre (ou la jeune .femme-lige en amour')
Se privera difficilement de moi.
Ces chants
Garde-les en mémoire, Loddfáfnir,
Ils ont manqué longtemps
Bien qu'ils soient bons,
Si tu les utilises à voir l'avenir, (ef þú getr nýt)
Si tu les acquiers,
La nécessité si tu l'acceptes.
Contrairement aux traductions classiques, je vous propose
une version très près du texte, excepté pour deux
expressions.
La première est .la femme libre' qui traduit le simple mot
vieux norrois : man. Les traduction classiques disent « la
jeune fille » ou même « la vierge » alors que man est un mot
aux sens multiples. Il peut signifier un .prisonnier de
guerre', et donc un .homme-lige', mais aussi une jeune
fille, une femme-lige (souvent au service sexuel de son
maître), et enfin, dans les mots composés, comme man-rúnar
(.les runes d'amour') ce mot a le sens de .amour'. De plus,
le sens de .femme obligée de fournir un service sexuel'
n'est pas possible à cause du vers suivant qui suppose
qu'elle est capable de se détacher de son amant. C'est
pourquoi je pense que le mot man désigne ici une femme libre
de ses faveurs qu'on appelle de nos jours une .femme
libérée' et qu'on couvrait d'insultes il n'y a pas encore
longtemps. Cette femme libérée est en effet difficile à
fixer et Ódhinn se vante d'être capable de fixer (de rendre
lige : de redonner sa fonction primitive à cette man) grâce
au chant associé à la rune Wunjo.
La seconde est ef þú getr nýt. Le mot getr issu du verbe
geta (.obtenir' - to get en Anglais), sous cette forme,
signifie simplement .il y a' et n'apporte donc que peu de
sens. Par contre, il existe un jeu des enfants islandais qui
getrask (.se tirent leur avenir' - une forme réflexive de
geta) avec de petits coquillages. D'ailleurs, un des sens
possibles de geta est en effet .deviner'. Mais il est clair
qu'il s'agit de mon interprétation plus que d'une traduction
strictement grammaticale.
En opposition avec Gebo, il ne s'agit plus maintenant de
trouver son âme-soeur mais de fournir tant de satisfaction
sexuelle à une femme libre qu'elle va renoncer à cette
liberté. Cette attitude est celle du séducteur qui cherche
le plaisir sexuel, c'est pourquoi j'associe Wunjo au plaisir
.de la chair' en général, et bien entendu au plaisir
d'amour. On notera bien qu'il n'est question ici d'aucune
contrainte dans la violence, c'est une contrainte par le
plaisir dont Ódhinn se vante.
Ma traduction introduit une autre notion dans l'usage de
Wunjo. Les chants associés à cette rune ont été longtemps
oubliés (« Ils ont manqué longtemps ») et retrouvés grâce à
Ódhinn. Et Ódhinn affirme qu'on peut les utiliser à voir
l'avenir (ef þú getr nýt) si on apprend à s'en servir (« Si
tu les acquiers ») et si on accepte les décisions du destin
(« La nécessité si tu l'acceptes »). C'est la seule allusion
à l'usage des runes pour lire l'avenir que j'ai trouvé dans
la littérature ancienne relative aux runes alors que la
littérature moderne regorge de méthodes et conseils pour les
utiliser à cette fin. Ainsi, d'après le Dit de Hár, la
première condition pour connaître l'avenir est de l'accepter
tel qu'il se présentera, d'accepter que, justement, cela ne
.serve à rien' de le connaître. Toutes les autres allusions
que j'ai pu voir dans cette littérature ancienne quant à
l'usage des runes est qu'elles aident à forger un avenir
considéré comme positif par le sorcier, et non pas à
simplement le prédire.
Wunjo est la rune du
confort et des plaisirs physiques, de la vie heureuse et
tranquille. Le poème runique vieil-anglais insiste sur la
sérénité et le Dit de Hár sur le plaisir sexuel associés à
cette rune. C'est pourquoi je pense qu'on peut sans hésiter
l'associer aux concepts de plaisir physique et de confort
qu'apporte bonne santé morale et physique. Les aspects
mystiques du bonheur ne sont pas associés à cette rune.
Elle apporte à la chamane et au chaman la solution à une des
énigmes de la vie chamanique : comment est-il possible de
vivre sans désespoir cette familiarité incessante avec la
mort qu'exige le rôle principal des chamans qui est de
rejoindre les âmes des morts et de les emmener - de gré ou
de force - vers leur prochain séjour ? C'est le miracle de
la vie que chaque respiration soit une délectation et que
chaque respiration soit un pas de plus vers la mort. Mais il
est certainement contradictoire que d'apprécier pleinement
les délices de la vie physique sans restriction ni réserve
soit la condition à laquelle la mort puisse être pleinement
acceptée : le rôle de Wunjo est de nous aider à surmonter
cette contradiction. En opposition au mysticisme classique
des religions révélées, mysticisme qui tend à « séparer
l'âme et le corps », à « mépriser les honteux plaisirs de la
chair », « à élever son âme vers les hauteurs divines »,
Wunjo nous offre une image d'une sainteté bonhomme et
humble, plus proche de celle de la chamane Kamchadale [1]
que de celle du moine chrétien.
Nous venons de voir la huitième rune de l'ancien Futhark
germanique, c'est-à-dire la dernière de ce qu'on appelle
souvent le premier ætt (.famille') de runes. Les poèmes de
l'Eddas parlent de chants et non d'ætt mais il est en effet
logique de considérer, comme la plupart des utilisateurs des
runes, qu'elles se divisent en trois ensembles de huit,
chacun constituant un ætt. On a l'habitude de donner à
chaque ætt un nom associé à la première rune de l'ætt, si
bien que le deuxième ætt est celui de la grêle (rune Hagla),
le troisième celui du dieu Tyr (rune Tiwaz). J'ai souvent vu
ce premier ætt appelé par le nom du dieu Freyr, dieu de la
fertilité masculine, alors que les textes semblent associer
la première rune, Fehu, plutôt à la douceur féminine, et
donc à sa s.ur Freyja. Je propose ainsi d'appeler le premier
ætt par le nom de Freyja plutôt que par celui de Freyr.
Mots étymologiquement
apparentés:
-
Allemand, Hagel
(grêle),
-
Anglais, hail
(grêle).
Un argument
supplémentaire en faveur de la prise en compte de ces
familles de huit runes tient en la rupture brutale entre la
septième et huitième runes et les trois suivantes.
Gebo et
Wunjo sont des runes de félicité pour l'humain alors que
Hagla, Naudiz et Isaz expriment une forme de brutalité
exercée sur les humains, soit par les éléments soit par le
destin.
Commençons par quelques
mots sur le nom de cette rune. Les noms des runes sont
données dans une langue particulière, le langage des
inscriptions runiques. Cette attribution est faite par des
spécialistes de la linguistique historique qui utilisent
leur connaissance de l'ensemble des noms donnés à cette rune
dans des langues ultérieures (comme le Vieux Norrois ou
l'Anglo-Saxon), et une grammaire qu'ils ont reconstitué à
partir des inscriptions runiques. D'après cette grammaire,
la plupart des mots dont la racine se termine par une
voyelle prennent un 'z' au nominatif (représenté par la rune
Algiz de l'ancien Futhark, celui que nous étudions ici. En
écriture runique, ces mots se terminent donc par un .
Cette règle est rencontrée très souvent dans les
inscriptions runiques. C'est pourquoi, je le suppose, de
nombreux mystiques de la runologie tiennent absolument à
appeler la rune Hagla (ou Hagala) par le nom de Hagalaz. Les
grammairiens du runique, plus modestes qu'eux, ont observé
une instance du nom complet de cette rune sur une
inscription runique datée du début du 6ème siècle, inscrite
sur la 'Lance de Kragehul', écrite en runique HAGALA, et ils
ont pris en compte cette anomalie remarquable dans leur
grammaire. D'ailleurs cette inscription commence par un
classique « ek erilaz . » ('moi, le maître des runes' .) qui
montre bien que c'est volontairement que le maître des runes
n'a pas mis de 'z' à la fin de hagala. C'est pourquoi ils
font une exception de ce mot, et se gardent bien de corriger
l'orthographe du maître des runes qui connaissait son
langage un peu mieux, peut-être, que tous les
(pseudo-)runologistes qui se permettent de le corriger.
Quant la différence Hagla-Hagala c'est simplement une
inflexion possible. En choisissant de dire Hagla plutôt que
Hagala, je ne change pas réellement le mot, je choisis une
inflexion plus dure que celle choisie par le maître des
runes.
Ce dernier choix est motivé par le texte de l'inscription de
la lance de Kragehul qui associe des casques brisés à
Hagala. Krause traduit cette inscription par : «Moi, le
maître des runes, je m'appelle Serviteur Asgisls (Asgisls
= otage de l'ase). Gebo Ansuz (3 fois)
magie effective de Gebo Ansuz. Briseur de casques Hagala je
consacre à G. » (= 'je consacre Hagala le briseur de casques
à G'). Cette inscription est certainement un charme
d'agression destiné à renforcer les pouvoirs de la lance
appartenant à G[1].
En choisissant Hagla, le maître des runes aurait insisté sur
l'aspect brutal de son charme, contredisant la générosité
associée à Gebo. Les poèmes runiques, inversement, insistent
sur l'aspect brutal de cette rune, et c'est pourquoi, de mon
côté, j'ai choisi l'inflexion Hagla. Il est évident que
l'inflexion choisie doit dépendre de l'usage que l'on désire
faire de cette rune.
Tous les poèmes disent
que Hagla est la rune de la grêle, et donc elle introduit le
premier concept runique lié au monde naturel. Dans cet ætt,
cinq autres runes décrivent évidemment un phénomène naturel
: la glace (Isaz), la récolte de l'année (Jeran), l'if
(Ihwaz), le renne ou les ajoncs dans le poème anglo-saxon
(Algiz), le soleil (Sowelo). Cela nous poussera à nous
demander, pour deux autres runes de cet ætt, celle de la
destinée (Naudiz) et surtout la mystérieuse rune Pertho, en
quoi peuvent-elles représenter des phénomènes de la nature.
c'est un grain froid,
L'averse de verglas,
Et la maladie des serpents'
grando.
(grêle) hildingr (roi guerrier) Wimmer
appelle cette rune hagall, comme il le fera
pour le dessin de la rune du poème viking. En effet,
d'autres manuscrits donnent ce donnent ce nom, en vieux
norrois, à cette rune. Par exemple, le commentaire latin du
Þrideilur Rúna : Hagall Grando
(Hagall Grêle), algida seges (le froid
champ de blé) Globorum pluvia : vermium morbus(la
pluie des Boules : la maladie du ver) On admirera l'astuce
du commentateur qui donne un image un peu différente de
celle du premier vers du poème en Vieux Norrois : un champ
de blé, c'est une grande quantité de grains, comme une
averse de grêle peut produire un 'champ' de grêlons. Ces
images montrent une averse battante de grêle, comme celles
qui recouvrent le sol de grêlons, c'est pourquoi je vois là
des images assez brutales.
C'est une image classique
en poésie scaldique, comme Snorri Sturluson le souligne,
d'appeler l'hiver, 'l'ennemi du serpent'. Une autre image
scaldique est d'appeler un serpent 'dragon' , comme nous
l'avons déjà signalé en parlant de Fehu. Ainsi, le
vermis du Latin (ver . ici au génitif pluriel :vermium),
c'est le snákr (serpent) du Vieux Norrois,
c'est-à-dire un dragon. Le dragon, créature de feu, pourrait
ainsi difficilement supporter la grêle.
Cependant, une autre
interprétation peut être aussi donnée de cette opposition
entre 'serpent' et Hagla. Au chapitre 2, nous avons souligné
que la viande de serpent est consommée par ceux qui désirent
commettre un parjure, ou se libérer des lois sacrées des
humains. Hagla fonctionnerait alors comme une sorte de froid
(et non de feu) purificateur pour interdire cette sorte de
nourriture, c'est un symbole de pureté. Cela me fait penser
aux médecins modernes qui brûlent les verrues à l'azote
liquide. Les nordiques devaient connaître des températures
de l'ordre de -50° qui provoquent en effet des sortes de
brûlures.
Nous avions signalé une
énigme relative à la grêle dans les Énigmes de Gestumblindi
:
Comme des oiseaux blancs,
Volent les pierres, ...
Dans cette énigme, la
blancheur et la dureté de la grêle sont mises en avant
plutôt que le froid.
Hagla est la neuvième
rune du Futhark ancien, mais la septième du poème viking :
est le plus froid des grains.
Le Christ donna forme à l'ancienne demeure.
Snorri Sturluson, dans
son Langage de la poésie (Skáldskaparmál)
donne une liste impressionnante des images que les poètes
scaldiques pouvaient utiliser. Au milieu de nombreuses
images païennes, il en fournit aussi pour le christ, dont
l'une d'elles est « créateur du ciel et de la terre », ce
qui s'accorde parfaitement avec le poème viking. Cependant,
remarquons combien l'importance du froid est soulignée dans
ce poème. En nous souvenant, de plus, des mythes nordiques
de la création du monde : l'eau dégoulinant du givre fondu
créa le premier géant, Ymir, et notre monde fut bâti à
partir des éléments de son corps. Voilà qui permet de mieux
comprendre l'allusion au monde ancien, et je crois que l'on
peut supposer que la version actuelle est une
christianisation et que le poème original disait « Ymir
donna forme au monde ancien ».
En tout état de cause, ce
poème fait comprendre que Hagla est le matériau à partir
duquel le monde a été formé, et dans lequel toute vie a
trouvé sa source, selon la mythologie nordique. Alors,
appelez-le 'grêle' ou 'christ' ou 'big bang', si cela peut
vous rassurer en vous donnant l'impression d'être chrétien
ou rationnel, Hagla est, dans cette mythologie, l'origine de
l'univers qui aurait donc pris place dans un
tourbillonnement glacé. Notre imagination moderne tient
absolument (je crois) à associer la création du monde à une
explosion dégageant une chaleur intense, alors que
l'imaginaire nordique associe un froid intense et violent à
ce processus.
Poème runique en
vieil anglais
Hægl (grêle ou tempête de grêle) est la
plus blanche des graines;
elle tourbillonne depuis les hauteurs du ciel, elle tourne
dans l'averse de vent; ensuite elle devient de l'eau.
Le poème anglais semble
une simple répétition de ce qui a été dit. En fait, il
évoque plutôt la blancheur que le froid, donc l'idée de
pureté, comme la dernière image du poème islandais. Que la
grêle se transforme finalement en eau est tout à fait
évident et ne mériterait pas d'être signalé si cette
transformation n'était pas précisément celle qui fait de
l'eau chargée de pouvoir. L'eau de grêle fondue est de l'eau
qui contient le pouvoir des origines de la vie, elle est
donc tout à fait spéciale.
Hagall étant la septième
rune du poème viking, nous lui associons la septième strophe
de la partie du Dit de Hár consacrée aux runes :
Septième strophe du Dit de Hár :
J'en sais un septième :
Si je vois le hall
En flammes autour de mes compagnons de banc,
Elles ne sont pas si fortes
Que je ne puisse m'en préserver
Quand je chante-hurle ce galdr.
C'est donc la rune
symbole des chamans qui ressortent purifiés de leur contact
avec le feu. Nombreux sont ceux de nos contemporains qui ont
touché des charbons ardents sans se blesser, et qui pourront
témoigner de la purification que cela comporte. C'est un des
thèmes chamaniques les plus répandus. On ne s'attendait pas
spécialement à rencontrer Hagla comme protecteur du feu.
Cependant, son rôle purificateur montre sa grande parenté
avec le feu. De plus, les chamans soumis à l'épreuve du feu
sont décrits comme en sortant grelottants de froid, tout
comme si une 'hagala' les avait protégés de la chaleur au
point de les glacer.
Hagla est la rune de la
grêle, de la pureté, du froid, de la blancheur, de la
maîtrise du feu. Elle est aussi la rune d'une création de
l'univers opérée dans une 'grande explosion' glacée. Je
l'appellerais Hagala, plutôt, pour dire qu'elle est
exactement ce qui permet de s'opposer aux forces du feu.
Dans son inflexion Hagla, cette rune 'brise les casques',
elle est agressive, et dans son inflexion Hagala, elle
permet de se défendre du feu, elle devient défensive, une
rune de protection comme Fehu, mais une rune de protection
par la force alors que Fehu protège par la douceur.
Je n’aime guère forcer une
cohérence logique entre concepts runiques du fait qu’ils
représentent une mystique qui n’a pas besoin de se plier aux
lois de la logique. Cependant, il est remarquable que le cosmos
soit créé par une explosion glacée et que notre monde, sans
doute déjà créé implicitement lors de ce big bang de
glace, existe emprisonné dans la glace – logiquement issue, en
effet, de ce big bang – mais ne se manifeste qu’après
que Audhumla l’ait faite fondre en la léchant. Mais qu’Audhumla
venait donc faire en notre galère est une question pertinente,
mais cette question se pose évidemment pour toutes les déités
créatrices de l’univers ou du monde. Au moins, Audhumla est une
sorte de déité plus modeste que celles règnent actuellement,
elle se contente de révéler le monde à son existence, elle ne le
crée pas. Associée à Fehu, elle est l’image d’une douceur
féminine, venue on ne sait d’où, qui aurait donné naissance à
notre univers, sans le créer, tout comme une femme nourrit puis
donne naissance à son enfant sans qu’elle en soit la créatrice.
Nous observons donc que
la mythologie nordique nous propose une vision imagée – avec
cette vache qui ressemble à s’y méprendre à la sympathique
vache rieuse de Benjamin Rabier qui orne tant de boîtes de
fromage fondu ! – mais cohérente de la création du cosmos et
de la création de notre univers. De plus, cette création
fait appel à des forces naturelles et non à un dieu créateur
tout puissant. En dehors tout contexte religieux personnel,
j’avoue trouver ces mythes infiniment plus sympathiques, et
plus crédibles, que les mythes des grandes religions
révélées
[1] Bien entendu, on pourrait commenter longuement le
sens de cette inscription . Gebo Ansuz peut être vue comme
une allusion à la générosité de l.Ase qui jette sa lance
par-dessus la tête des ennemis pour déclarer qu'il est prêt
au combat, et le mystérieux Mr. G. de la traduction de
Krause peut désigner Gebo elle-même.
Mots étymologiquement
apparentés:
c'est les affres de la femme lige (= de la serve)
Et le poids d'un choix, ("le poids de la responsabilité" -
þungr kostr)
Et un travail porteur de fatigue.
opera (travail) niflungr
(Nibelung)
Wimmer appelle cette rune
nauð (nécessité, servitude), de même que la rune
viking, dessinée de la même manière. Ce texte est assez
clair et ne nécessite que quelques explications de détail.
D'abord, nous avons déjà
rencontré une "femme lige" dans un vers du Dit de Hár que
nous avons associé à la rune Wunjo. Cependant, le mot Vieux
Norrois utilisé alors est man, qui a
plusieurs sens, et j'ai choisi d'utiliser un sens considéré
comme graveleux, celui de "femme libre en amour". Ici, le
mot utilisé est þýr, qui désigne une sorte
d'esclave et qui n'a aucun sous-entendu sexuel. Ce premier
vers décrit bien de l'horreur d'être une esclave, sort qui
semble donc pire pour une femme que pour un homme.
Le deuxième vers,
souligne l'importance d'assumer ses responsabilités sans
rechigner, sans chercher à toujours trouver un coupable hors
soi-même, comme cela est la règle. Bien entendu, on pense
aux procès intentés maintenant pour tout et pour rien à
toute personne qui peut être vaguement responsable des
bêtises que nous avons nous-mêmes commises. Je ne crois pas
que cette attitude soit au fond si moderne que cela, et
l'affirmation de ce deuxième vers montre qu'il est, mais
qu'il a aussi toujours été, bien nécessaire de rappeler ceci
aux humains. Le deuxième vers souligne aussi que ce n'est
pas facile.
Il est clair qu'une des
caractéristiques de la civilisation nordique ancienne est
une admiration sans bornes pour l'humain actif, un mépris
profond pour le paresseux qui se marque encore dans le mot
Allemand faul qui signifie à la fois
"fainéant" et "pourri". On ne peut donc pas interpréter le
troisième vers comme un éloge de la fainéantise. Dans le
contexte des autres vers (et, nous allons le voir, des
commentaires en Latin), c'est plutôt un rappel de l'horreur
du travail forcé, du travail exercé sous la contrainte.
Les Niflungar
vieux norrois sont devenus les Nibelungen
en Allemand. Bien entendu, la magnifique mais terrible saga
des Nibelungen est un bon exemple de destinées inexorables,
mais leur nom lui-même s'accorde à cette destinée comme nous
allons le voir maintenant. Un peu d'étymologie va nous
servir à mieux comprendre ce que signifie niflungr,
et sans doute, aussi Nibelung. Le mot vieux norrois
nifl signifie "brume, brouillard" tout comme le mot
allemand Nebel. C'est pourquoi il est
d'usage d'attribuer la signification de "les ténébreux" aux
Niflungar et aux Nibelungen.
Malheureusement pour cette interprétation, il se trouve
qu'on rencontre des formes anciennes de ce nom dans les
poèmes eddiques, et il est alors épelé hniflungr,
un mot qui se rattache à la racine hnefi
qui signifie soit "poing, épée" soit "la première pièce
jouée au jeu de tafl"
[1], soit encore le nom d'un Dieu de la mer. Ainsi, ces
noms évoquent soit une arme, soit une personne qui se met en
avant, soit un Dieu, mais n'évoquent certainement pas
quelque chose d'obscur et de trouble comme on le croit
souvent. Pour moi, il est clair qu'un Nibelung, c'est le
premier pion du couple royal, le plus actif des soldats,
mais celui qui supporte la charge, telle est sa lourde
destinée. De ce point de vue, le niflungr,
comme la femme lige accablée de travail, comme le
responsable, comme celui fatigué de tant de travail, est une
illustration des contraintes dans lesquelles les Nornes nous
tiennent.
Le commentaire latin du
Þrideilur Rúna appelle cette rune Naúd
en Vieux Norrois et dit :
Naüd calamitas :
(Naúd désastre :) Mancipÿ opella.
(labeur de la propriété.= labeur de celui qui est une
propriété, de l'esclave.)
adversa sors :
(sort malheureux :) periculosus labor.
(travail dangereux.)
En fait, le mot latin
calamitas évoque tout ce qui endommage la moisson
sur pied et ce commentaire rattache donc la calamité à un
désastre agricole. Il me paraît remarquable que ce ne soit
pas Hagla qui reçoive cette attribution (Hagla est un
champ froid de graines !) mais Naudiz. Les désastres
agricoles causés par la grêle ne devaient pas être courants,
au contraire de ceux causés par un gel tardif.
ne laisse guère de choix.
nøktan kælt í froste
-
Traduction classique :
Nu, il a froid dans le gel.
-
Traduction personnelle : a
rafraîchi le dénudé durant le gel)
Analyse du
premier vers :
Quand il dit que nous
n'avons guère le choix, le poème runique insiste plutôt sur
la maigreur des choix qui nous sont offerts. En effet, le
mot Vieux Norrois pour "guère", neppr,
correspond bien à l'Anglais littéraire scant,
"maigre", presque "avare".
Naudiz est donc la
nécessité, dont l'aspect contraignant est fortement
souligné. On notera cependant que le poème ne dit pas
qu'elle ne laisse aucun choix, mais qu'elle contraint
fortement nos choix. C'est la nécessité des Nornes, celle
qui contraint le hasard à se manifester selon un dessein. Ce
simple vers propose une alternative entre le darwinisme
strict qui tient à ce que tout ce que nous observons soit
l'effet du hasard seul et les théories fantaisistes de
l'«intelligent design» américain (en Français, on dit soit
"but intelligent" soit "dessein intelligent") qui veulent
une intelligence divine derrière chacune des petites
manifestations de la nature, en particulier derrière le
destin de l'humanité - auquel il est accordé une importance
démesurée dans notre civilisation. La position du poème
runique, qui me paraît la position raisonnable, ne retire
aux divinités ni la possibilité d'avoir un dessein, ni celle
d'être capables de confier certaines tâches au hasard
[2]. Quant à nos destinées individuelles, c'est encore
plus évident: seul l'imbécile peut se croire complètement
libre, inconscient qu'il est des multiples contraintes que
sa génétique et son environnement social font peser sur lui.
Inversement, seul l'hypochondriaque total peut se croire
habité de "démons" multiples qui, tels des maladies, tirent
les ficelles de sa vie. Il existe cependant des destins
terribles, comme ceux des victimes de génocides, dont on se
demande quelle liberté il leur restait face à leurs
bourreaux et qui sont soumis à une Naudiz infiniment plus
contraignante que celle de la majorité des humains.
La traduction classique,
comme d'habitude, cherche au plus banal et décrit de façon
assez plate l'aspect physique de cette nécessité, c'est le
dénuement, la pauvreté qui vous laisse geler dans le froid.
En fait, il me semble qu'une précision sur le sens des mots
et une petite correction grammaticale nous suffiront pour
rétablir la grandeur - et même une certaine horreur -
associées à ce vers. Tout d'abord, le verbe kæla
est un peu inattendu car il ne signifie pas "refroidir" mais
simplement "rafraîchir". Il ne s'agit donc pas de «
refroidir dans le gel » mais de « rafraîchir dans le gel »,
comme si l'être à rafraîchir avait trop chaud. Du point de
vue grammatical, il manque deux mots dans ce vers, l'un au
nominatif (le sujet de kælt), le second à
l'accusatif car la terminaison en .*an. de
l.adjectif nøktan est une forme classique
d'un accusatif masculin, il manque donc le nom auquel
s'applique cet adjectif. Pour résoudre ce problème, les
universitaires ont préféré oublier l'accusatif probable de
nøktan en introduisant un "il" sujet, et en lui
associant l'adjectif (qui aurait donc dû être au nominatif
pour que cette solution soit acceptable). Cette solution est
donc certainement inexacte et je préfère supposer que le
nominatif est la rune elle-même, nauð, et
je rajoute un "le", pronom complément d'objet direct, qui
est qualifié par nøktan ; d'où ma
traduction qui signifie : nauð rafraîchit
celui qui est dénudé quand il gèle. Reste à savoir ce que ce
rafraîchissement peut bien signifier, et qui est "le"
rafraîchi.
Celui qui est nu gèle
bien entendu dans le froid mais, s'il est fort, il reste
quand même une partie de lui-même qui garde une certaine
chaleur, au moins tant qu'il ou elle reste en vie. Cette
faible étincelle de la vie qui nous habite même dans les
pires conditions, et bien Naudiz est là pour nous la
"rafraîchir" encore, pour finir de nous glacer. Autrement
dit, Naudiz achève le travail de gel que la vie physique
exerce sur nous. C'est un "coup de pouce du destin", comme
nous le disons, mais à l'inverse du sens habituel, celui qui
nous enfonce la tête sous l'eau alors que nous avions encore
un petit espoir. Il est difficile d'exprimer une détresse
plus profonde, et notons-le quand même, sous une forme aussi
discrète, une forme poétique qui contient toute la magie de
Naudiz. La forme linguistique utilisée par le scalde
s'appelle une litote, que nous connaissons bien par
l'exemple de Chimène disant à Rodrigue : « Vas, je ne te
hais point ». Ainsi, notre culture nous a habitués aux
litotes gratifiantes qui disent le moins (de bien) pour
signifier le plus (de bien). Inversement, le scalde utilise
une litote pénalisante qui dit le moins pour signifier le
pire, une forme à laquelle nous ne sommes pas habitués et
qui est donc difficile à comprendre. Le verbe "rafraîchir"
signifie donc, en fait, "glacer à mort". Cet effet de litote
pénalisante n'est pas si rare dans la civilisation
germanique qu'on puisse s'en étonner dans un poème runique.
Bien entendu, on pense
tout de suite à l'humain dont la destinée a des aspects
terribles, ne serait-ce que la mort, cette disparition
finale qui nous tracasse tant. La mythologie nordique nous
fait aussi immédiatement évoquer ce fameux ragnarök
[3], qui signifie "le destin des Dieux", et qui prend
place après un « terrible hiver » nous dit la
Völuspá. Au cours du ragnarök, les
Dieux eux-mêmes sont "nus dans le gel" de ce terrible hiver,
et ils se battent avec détermination contre les forces qui
cherchent à les détruire. Il ont donc conservé une certaine
chaleur. Cependant, leur destinée se chargera de les
"rafraîchir" une dernière fois. Dans le mythe du
ragnarök les Dieux eux-mêmes sont soumis à Naudiz,
une force qui les dépasse et qui englobe l'univers entier.
De plus, nøktan
est une forme irrégulière dont le nominatif est
nøkviðr qui signifie en effet maintenant"nu",
"dénudé" mais qui se décompose "évidemment" en
nøk-viðr qui évoque plutôt un arbre dénudé (le mot
viðr signifie "arbre"). Ainsi, nous disons « nu
comme un ver » alors que le norrois semble dire plutôt « nu
comme un arbre sans feuilles ». Et, bien entendu, dans le
contexte du ragnarök, on pense à la
destinée de l'arbre du monde, Yggdrasil, dont le sort après
le cataclysme reste non dit dans les textes qui nous
restent. La Völuspá nous décrit une sorte
de paradis terrestre verdoyant où survit une nouvelle
génération d.hommes et de Dieux, ce qui sous-entend
qu'Yggdrasil a résisté à la nécessité qui a accablé les
Dieux. Il me semble que le poème runique présente une autre
version, celle où Yggdrasil lui-même est "rafraîchit" :
l'univers entier retourne à l'état glacé qui était celui de
son origine. Je ne sais quelle est la "vraie" version, il me
semble cependant que l'astrophysique moderne elle aussi
n'est guère optimiste quant à la destinée de notre univers !
Le poème anglais tient
d'abord le même discours que les deux autres poèmes mais
semble devenir ensuite moralisateur.
Poème runique en
vieil anglais
Nÿð (dureté de la vie) (ou adversité, attaque, peine)
est détresse sur la poitrine et peine des serviteurs.
Elle devient aide et
guérison pour les enfants s'ils l'écoutent tôt.
La dureté de la vie est
présentée comme une épreuve qui apporte leur salut aux
humains à condition qu'ils l'acceptent assez tôt. Il y a ici
encore une christianisation évidente qui donne cet air
"opium du peuple" au poème runique anglo-saxon. Il n'est pas
très difficile de deviner que le texte originel rappelait
plutôt la grandeur de se soumettre à son destin, celui que
les Nornes ont décidé pour vous. Certes, nul ne peut
échapper à son destin, mais dans la civilisation germanique,
c'est la grandeur de l'humain de l'assumer. Le poème
original aurait ainsi ressemblé, certainement en mieux
cependant, à :
Nÿð sans pitié oppresse
les coeurs, la peine des femmes serviteurs,
Mais récompense les fils de l'homme qui acceptent l'arrêt
des Nornes.
En effet, les Nornes
portent en elles le pouvoir d'imposer la nécessité aux
humains, aux Dieux et même à Yggdrasil selon mon
interprétation du poème runique norrois. Les Nornes vivent à
l'ombre d'une tonnelle formée du feuillage d'Yggdrasil, à
côté du Puits d'Urdhr, comme le décrit la Völuspá :
Je connais un frêne
appelé Yggdrasil,
Le fier arbre sacré,
Couvert d'une boue blanche,
D'où provient la rosée
Qui s'écoule en bas sur les vallées.
Toujours vert, il s'élève
Au-dessus du Puits d'Urdhr.
Près du puits, une tonnelle
Abrite les filles du Destin, Urdhr d'abord,
Puis, Skuld, la graveuse de runes,
Enfin, Verdandi, la troisième des Nornes.
Nous discuterons à
nouveau de ce "frêne" en décrivant Ihwaz. Nous rencontrons
ici les trois « filles du destin ». Une composante capitale
du destin est ce que nous appelons "l'écoulement du temps",
et la façon dont nous nous représentons cet écoulement. Une
simple analyse de leurs noms
[4] va nous permettre de mieux comprendre le temps
mystique dont parlent les poèmes runiques. les reclasse dans
nos concepts habituels liés au temps : Urdhr est la norne de
ce qui est "devenu" ce qui a été accompli, et donc nous
l'appelons la norne du passé. Verdandi est celle de ce qui
est en état d'accomplissement, et donc nous l'appelons la
norne du présent. Skuld celle de ce qui doit être et donc
nous l'appelons la norne de l'avenir. Il faut bien remarquer
que ce qui nous paraît évident, c'est-à-dire qu'il existe un
passé, un présent et un avenir est une manifestation
culturelle qui n'est pas partagée par tous les peuples dits
primitifs. En l'occurrence, et cette vieille idée a trouvé
sa maturité sous l'influence d'Einstein, le temps est
considéré comme une coordonnée de l'univers, semblable à une
des coordonnées de l'espace. On peut donc découper le temps
en tranches, comme nous avons l'habitude de le faire pour
l'espace. Que cette vision soit tout à fait objective pour
l'univers, certes, et il ne me viendrait pas à l'esprit de
contester la théorie de la relativité pour la description de
l'univers physique. Maintenant, que cette vision soit exacte
pour l'univers mental et surtout l'univers mystique me
paraît une sorte d'aberration de la pensée occidentale.
Urdhr nous dit que celui qui n'a rien accompli n'a pas de
passé, qu'il n'a rien pour asseoir sa vie. Verdandi nous dit
même que celui qui n'est pas en train d'accomplir quelque
chose ne peut même pas prétendre à l'existence. Ces deux
nornes présentent donc une philosophie de l'existence très
claire : le cogito ergo sum de Descartes
était vu dans la civilisation nordique comme un « J'ai agi
donc j'ai été, j'agis donc je suis. ». Quant au "futur", il
est ce que qui doit être c'est-à-dire qu'il est déterminé
par nos actions passées et en devenir, il est notre
þungr kostr, comme le dit le poème runique viking,
le poids, le prix des responsabilités que nous avons déjà
prises.
Notre langage empêche
d'exprimer clairement cette conception du temps car il
comporte la possibilité de fragmenter le temps et moi-même
je m'empêtre dans mon langage pour essayer d'exprimer le
fait que le temps n'est pas, dans une vue runique de nos
destinées, divisible en morceaux. Bien entendu, cette
conception runique affirme que le temps n'est pas divisible,
que chaque "instant" de notre futur est lié aux "instants"
de notre passé (ce qui est somme toute assez banal) mais
elle affirme aussi que chaque "instant" de notre passé est
indissociable de notre avenir, que nos actions forment un
tout indissociable, comme si le temps n'existait pas et que
notre vie se réduise à une seul "instant". Encore une fois,
je ne rejette absolument pas ce que tout le monde sait de
nos jours et qu'on peut résumer par le « je pense donc je
suis » de Descartes et le « e = m*c2 » d'Einstein, quant à
leur capacité à décrire l'univers physique. Je prétends
simplement qu'il existe un autre univers, celui de la
mystique, et qu'il n'est pas régi par les mêmes lois. Je
tente de vous montrer combien les runes et les poèmes
runiques décrivent l'univers mystique mieux qu'une pensée
rationnelle parfaitement bien adaptée à l'univers physique.
Pour mieux s'imaginer que ce "fil temporel" qui s'étend de
façon longiligne dans l'univers physique peut devenir une
sorte de pelote de fil réduite à un seul point dans
l'univers mystique, on peut utiliser les images de la bande
dessinée et de la science fiction. Quand elles veulent
expliquer à leurs lecteurs les voyages dans le temps ou bien
ce qu'elle appellent « l'hyper espace » permettant un voyage
intersidéral instantané, elles ont pour habitude de décrire
un espace-temps si fortement courbé que certaines de ces
courbures se « touchent » les unes les autres. Ce qui me
paraît un peu farfelu pour l'univers physique semble
exactement ce que décrivent les poèmes runiques, pour un
univers mystique. Notre vie physique s'étend bien sur une
durée d'une centaine d'années mais, dans notre vie mystique,
nous sommes morts à peine sommes-nous nés. A nous de gérer
ce problème, tel est notre Naudiz.
Skuld est explicitement
désignée comme une graveuse de runes, ce qui me porte à
penser que ce serait même la Norne du þungr kostr
qui aurait inventé les runes. Je pense donc que les Nornes,
en tant que représentantes d'un destin contraignant et lourd
à assumer, sont bien entendu plus spécifiquement associées à
Naudiz, mais qu'elles sont présentes dans le Futhark tout
entier. Écrire un Futhark, serait alors invoquer les Nornes
qui sont appelées de façon systématique les « puissantes
Nornes » dans l'Edda. Cette hypothèse, bien qu'elle ne soit
pas étayée par un texte précis, est bien en accord avec
l'ensemble des textes évoquant les Nornes.
Le Dit de Hár associe une
forme de faculté de conciliation, d'apaisement des querelles
à Naudiz.
Huitième strophe
du Dit de Har :
J'en sais un huitième,
Utile à prendre:
Quand la haine grandit
Dans le coeur des fils des chefs de guerre,
Ceux-ci j'use (les uns contre les autres) rapidement (à) en
payer le prix.
(þat má ek bæta brátt.)
Cette attribution à
Naudiz peut sembler hors de propos dans les traductions
classiques qui traduisent le dernier vers par un plat «
j'apaise leurs querelles » en oubliant que le verbe
bæta signifie en effet "améliorer" mais aussi payer
la contribution " pour crime telle qu'elle a été décidée en
assemblée (le þing)". Autrement dit, ce
bæta est une allusion au fait que ces guerriers
querelleurs sont contraints à faire face à leurs
responsabilités, c'est bien le rôle de la rune Naudiz tel
que nous venons de l'analyser. Plus généralement, il est
évident que la nécessité est la seule arme réellement
efficace contre les querelles futiles. Ansuz, rune de la
parole, brise les chaînes, alors que Naudiz, rune de la
contrainte, apaise les querelles. Dans notre civilisation
bavarde, on penserait que c'est plutôt la parole qui apaise
les querelles. Dans une civilisation de l'action, c'est
Naudiz.
Il est assez classique
d'associer le pouvoir des Nornes à Naudiz. Comme je l'ai dit
plus haut, c.est l'ensemble du Futhark qui me semble associé
aux Nornes dont l'importance et les pouvoirs sont peut-être
un peu cachés face aux exploits d'Ódhinn ou de Thórr. Ceci
étant dit, il est clair que Naudiz est la rune des
contraintes, de ce qui nous force à agir contre notre libre
volonté, et les Nornes ont un aspect terrible qui s'accorde
certainement avec Naudiz que je vois donc comme la rune des
"terribles Nornes". Mais, si elles vous laissent en vie, ces
contraintes sont aussi une source de connaissance. Comment
connaîtrions-nous notre univers sans la contrainte
incessamment ressentie de la pesanteur, ou sans la
contrainte de la constance de la vitesse de la lumière, elle
révélée par des expériences dues à d'astucieux physiciens ?
C'est ce qui explique que j'associe le Futhark entier, en
tant que source de connaissance, aux Nornes. Il arrive même
que ces Nornes soient souriantes, on les appelle alors des
Dises, et nous verrons que j'associerai la rune Pertho à
cette aspect des Nornes.
Ainsi, Naudiz, rune de la
nécessité et du destin, représente donc le pouvoir des
Nornes dans ce qu'il a de terrible.
Nous venons de voir la
rune Hagla, qui représente la naissance de l'Univers alors
que visiblement Naudiz est associée à la fin de l'univers.
Tous les deux sont des phénomènes naturels de première
importance pour nous, mais ils nous dépassent complètement.
L'humanité toute entière n'est qu'un minuscule point
physiquement placé entre Hagla et Naudiz. Leur disposition
côte à côte dans le Futhark montre bien que, mystiquement,
rien n'existe entre ces deux runes, qu'elles englobent tout.
[1] : Le tafl est une sorte de jeu
d'échec norrois. J'en parle à nouveau avec la rune Pertho.
[2] : Mon opinion personnelle est que les divinités sont
certainement capables de comprendre au moins aussi bien que
les meilleurs probabilistes les lois du hasard, et
certainement mieux que la plupart des gens, moi par exemple,
souvent un peu limités quant à ce sujet difficile.
[3] C'est pour le coup qu'un peu de coupage de cheveux
en quatre est nécessaire ! Le mot que j'écris ici
rök et qui signifie "destinée, jugement" s'écrit en
fait r-"o cédille"-k alors que le célèbre Crépuscule (des
Dieux) de Wagner s'écrit røkk et se
prononce en effet à peu près de la même façon. On voit
qu'une "minuscule" différence que nous avons même l'habitude
de négliger, en écrivant "ö" aussi bien pour "o cédille" que
pour "ø", entraîne une complète variation de sens.
[4] : Pour ceux qui désirent connaître le type
d'arguments utilisés, voici ceux donnés par F.-X. Dillmann
dans sa traduction de l'Edda :« Le premier, Urdhr, doit être
sans doute rapproché du verbe« verda » (devenir) dont le
prétérit pluriel offre le même vocalisme; dans cette
hypothèse, Urdhr serait la personnification de destin passé.
Le second, Verdandi correspond très précisément au participe
présent de ce même verbe « verda » et peut donc être
interprété comme la personnification du destin présent.
Quant au troisième, Skuld, il est visiblement dérivé du
verbe "skulu" (devoir), lequel contient implicitement la
notion de futur; ce nom de Skuld serait ainsi la
personnification du destin à venir ».
Onzième rune : Izaz
( l'étude de cette rune feras l'objet d'une
publication ultérieure par l'auteur )
Mots étymologiquement
apparentés :
-
Allemand : Jahr
(année)
-
Anglais, year
(année).
On peut résumer
l'évolution de sa forme par le schéma suivant : .
Dans les inscriptions
postérieures à l'an 800 et dans les poèmes runiques, on
rencontre la forme .et
dans le poème anglo-saxon, 
Tous les poèmes runiques
l'associent à une sorte d'abondance mais il ne faut pas
oublier que son sens premier est celui de "année" et
qu'associer "récolte de l'année" à "abondance" est une
marque d'optimisme, un souhait qui existe dans les faits
puisque le mot Vieux Norrois ár possède ces
deux sens. Le poème runique viking dit :
est un profit [góðe] pour les humains.
Je reconnais que Fródhi fut généreux [ou
rapide, ou plein d'énergie].
Wimmer appelle cette rune
ár (année, abondance, et aviron). Le premier vers
semble évident alors qu'il contient une sorte de jeu de mot.
Comme d'habitude, l'accent sur le "o" de góðe
n'est pas du tout certain. Par exemple, le manuscrit
"Bartholinus" que j'ai cité en introduction, et qui est le
manuscrit "A" de Wimmer, donne : goðe, une
variation que Wimmer se garde bien de rapporter. Par
ailleurs, je vous passe la multitude des versions fournies
par les divers manuscrits. Seules les versions tardives
donnent soit gooðe soit göde, tous deux indiquant un "ó"
sans ambiguïté. D'autre part, le mot góði
est rare alors que la mot goði est lui très
courant : il désigne un prêtre païen (avant l'an mille) qui
est en même temps un chef de clan. Si on lit goði,
alors on obtient : «
est le godhi des humains », ce qui peut sembler ne présenter
aucun sens. Cependant, nous allons voir que je vais associer
cette rune au dieu Freyr dont l'importance populaire aux
temps païens est incontestable. Ce premier vers comporte
donc en filigrane un hommage à Freyr, sous forme de jeu de
mot.
Que Jeran soit un
góði (un profit) ou un goði (un
prêtre) du Dieu de la fertilité, Freyr, elle apporte une
sorte de bonheur matériel qui rappelle fortement Wunjo. Il
est bien possible donc que Wunjo n.'ait pas réellement
disparu des runes vikings, ce seraient Wunjo et Jeran qui
seraient confondus dans Ár.
L'allusion à Fródhi
contenue dans le second vers semble assez claire, et nous
l'avons déjà un peu expliquée en parlant de Freyr, au
chapitre 2. Dans le poème Chanson de Grótti, Fródhi est le
roi pour lequel deux géantes ont moulé bonheur et
prospérité. C'est le rôle du roi primitif d'assurer paix et
bonnes récoltes. Jeran est la rune qui a ce pouvoir. Cette
interprétation est renforcée par la légende associée à ce
roi. Fródhi est un roi danois légendaire auquel est associé
une longue période de paix et de prospérité. Ainsi, on peut
associer sans aucune hésitation à Fródhi la fameuse formule
de souhait de bonheur : til árs ok friðar (pour
l'année bonne et pou la paix - árs, avec un
accent aigu sur le "a" (note 1), est le génitif du mot
ár = "l'année, la récolte de l'année", et a donc
pris le second sens de "prospérité"). Or il se trouve que,
dans le chapitre « Frá Frey ok Freyju » (Au
sujet de Freyr et de Freyja) de son Edda en prose, Snorri
Sturluson dit de Freyr :« ok á hann er gott at heita
til árs ok friðar » = 'et il est bon de l'invoquer
pour l'année bonne et pour la paix'.
Pour faire bonne mesure,
le nom de cette rune en Vieux Norrois est justement
Ár, c'est-à-dire que tout concorde pour faire de
cette rune celle du dieu Freyr. Ces arguments sont à la fois
si puissants et si simples que je suis stupéfait que la
tradition académique n'attribue pas cette rune à Freyr. Nous
parlerons à nouveau de cette erreur évidente en décrivant la
rune Ingwaz, justement celle attribuée à Freyr par la
majorité des experts. Pour satisfaire votre curiosité voilà
rapidement la base de mon argumentation : Freyr était un
Dieu extrêmement populaire dans le monde nordique antique.
Par exemple, Snorri en dit encore : Freyr er inn
ágætasti af ásum, c'est-à-dire 'Freyr est le plus
renommé (ou apprécié) des Ases'. Ainsi,
'Ingwaz = rune de Freyr' attribue à Freyr une rune qui a
disparu du Futhark viking, ce qui est donc absurde. Par
contre, Jeran, qui prend le nom de Ár, est
même la rune centrale de ce Futhark.
Un sens un peu plus caché
de ces vers est qu'il souligne la différence entre le Dieu
Freyr et l'homme Fródhi. Comme pour les autres runes, le
magicien germanique se servait sans doute de cette rune
comme d'un intermédiaire entre lui et Freyr. Jeran lui dit
aussi : « N'oublie pas que tu es un simple humain ! » en lui
rappelant la fin de la légende de Fródhi telle qu'elle nous
est donnée par la Chanson de Grótti. En somme, le poème
prend la défense de Fródhi en rappelant qu'il a été aussi un
roi généreux, comme tout roi nordique normal, mais cet
homme/femme de grande culture qu'était le magicien nordique
ne peut ignorer une partie de cette légende : les géantes
créatrices de prospérité, Fenja et Menja, ont été exploitées
sans répit par Fródhi et elles ont fini par le tuer. Bien
entendu, les sens exotérique de « il ne faut jamais
surexploiter ses serviteurs » est contenu dans ce vers. Mais
vous savez que je regarde, autant que possible, ces poèmes
comme des témoignages de la magie telle qu'on la pratiquait
dans le monde nordique.
En transposant l'évidence
ci-dessus aux conditions dans lesquelles exercer la magie,
on trouve deux leçons dans ce vers.
Premièrement, « Tu feras
prospérer ta magie en utilisant deux forces féminines
primitives, Fenja et Menja. » Les experts donnent plusieurs
sens possibles à ces noms, mais de Vries, dans son
dictionnaire étymologique du Vieux Norrois, n'en donne qu'un
seul : Fenja est 'celle qui atteint son but' et Menja est
'la femme-lige' (ce nom est dérivé du mot man
que nous avons vu avec la rune Wunjo). Ainsi, opiniâtreté et
fidélité, présentées ici comme des qualités féminines
primitives, doivent être acquises par le magicien s'il
désire pouvoir exercer son art. « La belle affaire ! » me
direz-vous. Et bien, en effet, et malgré les apparences,
ceci n'est pas banal du tout. Dans la mesure où j'attribue
cette rune à Freyr, je peux considérer que ce poème parle
d'une magie associée à Freyr, fondée sur l'opiniâtreté et la
fidélité. D'un autre côté, on connaît les sources de la
magie d'Ódhinn : ses deux corbeaux Huginn (pensée) et Muninn
(mémoire). Ainsi, la magie d'Ódhinn se fonde aussi sur deux
qualités, mais elles sont celles, très intellectuelles, de
l'intelligence et de la connaissance, et elles ne sont pas
spécifiques à la féminité. Autant la magie d'Ódhinn est bien
connue et intéresse une foule de personnes, autant celle de
Freyr est restée secrète puisque dissimulée dans une
formulation peu compréhensible.
Deuxièmement, le fait que
la magie de Freyr doive être maniée avec mesure, sinon elle
se retourne contre son utilisateur et le détruit, souligne
le fait, en apparence évident, que la magie d'Ódhinn
semble,elle, être inépuisable. Nous retrouverons cette
espèce de complémentarité entre magie d'Ódhinn et magie de
Freyr.
Nous allons maintenant
confirmer ces interprétations en étudiant les autres poèmes
associés à Jeran.
est est un profit [ ou un goði,
un prêtre païen] pour les humains,
gott] été ,
Et florissante [peut-être aussi 'en
parfaite santé'] récolte.
annus. [année, production de l'année]
allvaldr [tout puissant]
Le premier vers du poème
islandais est exactement le même que celui du poème viking,
il comporte donc la même ambiguïté entre 'profit' et
'godhi'. De façon inattendue, le deuxième vers présente le
même problème. Wimmer donne le mot qu'il a lu : gott,
et le traduit par 'bon' mais ce mot n'existe pas et on peut
l'interpréter soit par gotr est lu
góðr = 'bon.. Notez que c'est moi qui rajoute un
accent sur le 'o', maintenant, que 't' lu comme 'ð'
est courant, et que le 'r' et le 't'
s'écrivent souvent de la même façon dans ces manuscrits,
cette transcription est donc tout à fait possible mais au
total Wimmer effectue 3 modifications sur un mot de 4
lettres ! Dans ces conditions, et bien que je ne veuille pas
proposer de modifications explicites toutes peu
vraisemblables, il me paraît cependant clair que le scalde
ait voulu jouer sur les sonorités semblables de góðr
(bon), goð (dieu), et goði
(prêtre païen).
Le Þrideilur Rúna
plus tardif, tranche en donnant glart sumar
pour ce vers: en transformant (encore!) glart
en glaðr, on peut traduire par: 'joyeux
été..
La version latine du
Þrideilur Rúna est :
Amnus
[lire : Annus = Année ou Saison]
commúne bonúm [bien commun] æstas
exhilarans [été réjouissant]
Le poème anglais, comme
d'habitude, est fortement christianisé, mais ne change pas
le sens de la rune.
Poème runique en
vieil anglais
Ger (année] (ou 'année bonne., d'où
la traduction classique 'récolte.) est une joie
pour les hommes,
quand le dieu, saint roi des cieux, permet que la terre
fournisse brillamment aux riches et aux pauvres.
Ce « dieu, saint roi des
cieux » semble faire allusion au dieu des chrétiens mais,
bien évidemment, il devait faire allusion à un Dieu païen,
et comme je l'ai expliqué longuement, je suppose qu'il
s'agit ici de Freyr. Les Anglo-Saxons ont été christianisés
très tôt et il est même remarquable qu'ils aient été
tolérants au point de conserver une ambiguïté quant au nom
exact du dieu cité dans le poème.
Le poème runique vieil
anglais présente une rune absente du Futhark germanique, Io
ou Iar (le poème donne ces deux noms), que je crois pouvoir
associer aussi à Jeran.
Io (Iar) [anguille ?] est une sorte de poisson de rivière;
cependant elle mange sa nourriture sur le sol;
elle a une belle demeure, couverte d'eau, où elle vit dans
la joie
On remarque que la forme
de cette vingt-huitième rune du poème anglo-saxon est
exactement celle qu'Odenstedt décrit comme étant la forme
finale de Jeran,
(finale . aux environs de l'an 800 quand même) . Cela m'a
poussé à envisager que cette rune supplémentaire puisse être
affiliée à Jeran. Bien sûr, la présence d'une anguille n'est
pas très compréhensible, et la traduction de io
ou iar par 'anguille' est loin d'être
certaine, mais on voit qu'au fond, elle est décrite comme un
animal vivant dans l'abondance. Quand elle est présente,
elle apporte l'abondance aussi car elle constitue un met
délicieux et nourrissant qu'elle « fournit brillamment aux
riches et aux pauvres ». La société anglo-saxonne était
beaucoup plus hiérarchisée que la société norroise et on
devait y mourir de faim plus souvent, ce qui explique
l'ajout de « et aux pauvres » dans le poème anglo-saxon.
J'ai remarqué que le poème anglo-saxon insiste souvent sur
le fait que la rune est valide pour tout le monde (et, je
suppose, donc, pas seulement pour les nobles). Cela lui
donne un aspect prêchi-prêcha que je n'aime pas, mais, par
ailleurs on peut y trouver aussi un aspect revendicatif qui
suggère l'existence d'un passé heureux où les inégalités
étaient moins terribles.
Enfin, le Dit de Hár fait
de Jeran une rune capable de contrer la magie (maintenant,
non agressive . en opposition avec Kaunan) d'une chamane ou
plus exactement de ce que nous appelons une sorcière en
train de voler dans les airs, à cheval sur son bâton
magique, et habitant un corps et un esprit autres que les
siens.
Dixième strophe
du Dit de Har :
J'en sais un dixième :
Si j'en vois chevaucher en rond, Jouer des tours dans l'air
(ou se balancer.)
J'arrive ainsi
À ce qu'elles voyagent hors
sinna heimhama, [des peaux qu'elles habitent]
sinna heimhuga. [des esprits qu'elles
habitent]
J'ai conservé les deux
derniers vers en Vieux Norrois car ils sont extrêmement
ambigus et, à mon sens, les traductions classiques
comportent une double et profonde faute d'interprétation que
je tiens à vous expliquer tant elle soulève de problèmes,
pardonnez-moi cette longue digression. Le mot heimr
qui est en préfixe de heimhama et de
heimhuga, signifie, un peu comme l'Anglais
home, l'endroit où l'on habite habituellement. Le
mot hamr signifie d'abord 'peau d'un oiseau
avec ses plumes', et a pris progressivement le sens de
'chemise' : il a conservé cette idée de 'seconde peau'. Il
est ici au génitif pluriel et ne peut donc
pas se traduire par un singulier (comme les experts le font
généralement) sans violer le texte du scalde. Le mot
hugr signifie pensée mais peut prendre le sens
comparable à celui de hamingja, l'esprit
familial qui accompagne un individu jusqu'à sa mort.
Hugr est aussi au génitif pluriel.
Les expert tendent à
suggérer, dans leurs traductions, que Ódhinn agresse ces
« elles » qui sont sans doute en effet des femmes en train
de pratiquer la magie. Ainsi, ils font de lui une sorte
d'inquisiteur avant l'heure capable de les arracher à leur
propre peau. L'influence de la pensée chrétienne sur la
pensée universitaire est trop évidente ici pour que
j'insiste plus. Mais regardons plutôt ce que dit le texte :
« J'arrive ainsi à ce qu'elles voyagent hors de etc. » : où
voyez-vous une agression dans cela ? Chacun sait que les
chamans effectuent des voyages hors de leur corps, et il est
évident que leur maître en chamanisme a bien dû, un jour,
les aider à sortir hors de leurs corps. C'est un geste
affectueux, de maître à apprenti qu'il effectue, et non pas
une agression. Pour interpréter encore plus à fond ces vers,
et en souligner l'ambiguïté, il nous faut considérer ce
pluriel dans hamr et hugr.
On peut soutenir (c.est la position officielle) qu'il s'agit
de leur propre peau et de leur propre esprit. Excepté les
schizophrènes, on n'a généralement qu'une seule peau et
qu'un seul esprit, mais il est possible que Ódhinn veuille
souligner qu'il parle ici de plusieurs personnes à la fois.
Notez que hamr, la 'peau artificielle', est
mal traduite dans ce cas. Dans ce cas, Ódhinn décrit
exactement l'action du maître en chamanisme qui aide les
débutants à sortir de leur propre corps. Il est aussi
possible que le mot heimr (lieu
d'habitation usuel) soit pris dans un sens un peu élargi,
celui de 'habitation à l'instant présent', et c'est donc
maintenant heimr qui n'est pas exactement
traduit. Le mot hamr désignerait alors la
peau d'oiseau que les magiciennes ont revêtu pour « voleter
dans les airs » (notez que l'expression utilisée par Ódhinn
implique une forme de maladresse de la part de ces
magiciennes), leur résidence temporaire, et hugr
désignerait l'esprit de l.animal qu'elles habitent pour
pouvoir voler, qui une buse, qui une chauve-souris, qui un
busard saint Martin ou un vautour fauve, d'où le pluriel qui
vient naturellement. Dans ce cas, il est en effet possible
qu'il s'agisse d'une agression de la part de Ódhinn, mais il
est aussi tout à fait possible que ces soit l'inverse : les
magiciennes ont revêtu des peaux d'oiseau et Ódhinn les
accueille et les aide à reprendre leur forme naturelle. En
termes plus politiquement corrects, il faudrait dire que les
sorcières se sont enduites de substances psychotropes pour
se mettre en transe et aller en un certain lieu et qu'il les
aide à sortir de la transe provoquée par ces drogues, ce qui
s'accorde parfaitement bien à ce que l'on sait objectivement
des sabbats de sorcières.
Il est vrai que je
répugne à comprendre que Ódhinn ait pu être un chasseur de
sorcières, lui qui a accepté l'enseignement de Freyja, qui
est accusé par Loki d'avoir accepté d'être humilié pour
pratiquer la sorcellerie (dans la Lokasenna)
et qui est justement en train de se vanter, dans les vers
que je cite maintenant, de pratiquer la magie. En se plaçant
hors de tout contexte religieux et en ne considérant que les
textes relatifs à Ódhinn, l'hypothèse d'un Ódhinn chasseur
de sorcières est donc tout à fait invraisemblable. Dans ce
cas, seules les deux interprétations où il aide les
magiciennes sont possibles. Enfin, si on sacrifie la
heimr pour la hamr, c'est la
dernière interprétation qui est obtenue, et celle-ci nous
décrit un Ódhinn grand maître du sabbat de sorcières, les
aidant à le rejoindre. Comme d'habitude, et dans la mesure
où le texte est effectivement ambigu, je suppose que le
scalde l'a voulu et que ces deux interprétations sont
également valides : Ódhinn aide les sorcières à le rejoindre
de deux façons différentes. On peut même préciser que, dans
la mesure où les sorcières semblent maladroites, il ne doit
pas s'agir d'un esbat qui ne réunit que des initiés sans
doute capables d'effectuer sans aide le voyage, mais d'un
grand sabbat réunissant toutes sortes personnes plus ou
moins initiées à la magie. Le grand ennui de mon
interprétation de cette strophe du Dit de Hár est qu'elle
décrit un sabbat de sorcières dont Ódhinn serait le grand
maître, ce qui va dans le sens d'hypothèses très décriées
comme celle d'une Margaret Murray (note 2).
Pour conclure cette
digression, nous voyons que cette strophe décrit une magie
sensuelle, fondée sur les qualités morales de persévérance
et de fidélité, complémentaire à une magie intellectuelle,
celle habituellement attribuée à Ódhinn, fondée sur la
connaissance et la mémoire. Dans la mesure où c'est Ódhinn
lui-même qui donne cette leçon, il est clair qu'il entend
par là que la magie demande à la fois mémoire, connaissance,
persévérance et fidélité. Ainsi, au magicien du premier
millénaire, il était nécessaire de rappeler, comme le fait
ce poème de façon indirecte, que l'intellect odinnique ne
suffit pas à exercer la magie, qu'il faut aussi des qualités
de coeur bien freyennes. Je ne suis pas certain cet ordre
soit conservé dans notre monde moderne. De plus, nous avons
pris l'habitude d'avoir tout, tout de suite, et la
persévérance n'est guère pratiquée non plus de nos jours.
Enfin, il de simple bon sens que toutes ces qualités soient
requises, mais reconnaissons que le scalde a exprimé ce bon
sens dans un style divin.
Nous vivons dans
l'univers impitoyable des trois premières runes de cet ætt,
mais le temps qui passe apporte aussi des saisons
d'abondance et corrige le fonds de désespoir sur lequel
notre univers est bâti.
Jeran est la rune qui
fait le lien entre l'inexorable passage du temps, depuis
Hagla jusqu'à Naudiz - et les humains et, comme je vous
l'avais annoncé, ce lien est là pour nous réchauffer le
coeur, malgré tout. Freyr fait partie de cette grande
trinité divine de la fertilité constituée par Njördhr,
Freyja et Freyr et il semble que son rôle spécifique, dans
cette trinité, soit justement d'exalter, comme Jeran, la
miraculeuse abondance des récoltes de l'année. Ódhinn
suggère que la magie de Freyr soit imprégnée de féminité et
qu'elle repose sur des qualités de coeur plutôt que sur
celles d'intellect. Dans la magie, intellect et dynamisme
sont évidemment intriqués, mais Ódhinn souligne la nécessité
pour les magiciens hommes de ne pas oublier leur féminité
(hum, dans le contexte actuel, il n'est peut-être pas
mauvais que certaines femmes s'en souviennent aussi), ni
d'oublier ces qualités de coeur durant l'apprentissage et la
pratique de la magie.
Enfin, du point de vue
chamanique, elle est la rune qui aide à sortir de son corps,
puis à y revenir harmonieusement. Sortir de son corps n'est
pas sans danger et la schizophrénie guette les chamans trop
'consciencieux'. Jeran vous aidera à vous livrer sans
réserve à l'acceptation d'un ou plusieurs'autres vous-mêmes'
sans que vous n'en reveniez idiot.
Note 1 :
Vous savez qu'il est amusant d'entendre un étranger mal
prononcer un mot et faire une obscénité d'un mot innocent.
J'insiste sur le 'a accent aigu' de árs
parce qu'il se prononce 'oarss. ou 'orss. (le 'a. es' à
peine marqué) qu'on ne peut donc pas confondre avec le mot
ars, qui signifie 'cul'.
Note 2 :
Margaret Murray est bien connue pour avoir argumenté en
faveur de l'existence d'une ligne continue, de la haute
antiquité à nos jours, de cercles sorciers, depuis appelés
des covens même en Français, qui auraient
honoré un Dieu cornu (voir son The Witch Cult in
Western Europe, Oxford, 1921). Bon, Ódhinn n'est
pas un Dieu cornu et mon interprétation contredit
directement une hypothèse de base de M. Murray. D'autre
part, cette dernière s'appuie sur des témoignages de
sorciers torturés, en particulier des basques dont De Lancre
rapporte le témoignage en 1613 (voir la bibliographie) . et
je trouve qu'elle donne en effet une interprétation
vraisemblable de ces témoignages, mais ce n'est pas une
'preuve', c'est plutôt une piste intéressante qui demande un
travail plus sérieux que quelques citations éparses pour
être utilisée comme argument. De plus, le Français de De
Lancre, encore à demi du Vieux Français et persillé de Latin
et de Basque est assez difficile à comprendre exactement. Je
compte bien faire ce travail un jour, si Freyja me prête
vie, comme on dit...>>
L'étude des runes
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