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Les runes :

 

Etude philologique :

De la connaissance rationnelle a la magie de la dimension mystique.

Texte de Yves Kodratoff, 2005-2006.

Copyright : Yves Kodratoff. Paganisme.fr.

 

 

 

Directeur de recherche au CNRS, Yves Kodratoff est chercheur en intelligence artificielle et un théoricien du raisonnement inductif. LRI - Université de Paris-Sud Orsay.

 

<<  Il est remarquable qu'au début de notre ère, deux civilisations aient commencé à écrire des textes, toutes les deux dans un 'alphabet' très particulier et différent de tous les autres alphabets : la civilisation celtique a créé l'ogham (ou ogam) de 25 signes et la civilisation germanique a créé les 24 runes, qui constituent ce qu'on appelle le futhark ancien ou germanique. On peut imaginer que la date de création de ces systèmes d'écriture ait été bien antérieure (quand même au plus tôt en 500 AvJC !) et que oghams et runes aient été utilisés comme un langage gestuel avant d'être écrits.
Ceci étant, les traces objectives qui nous restent sont celles des inscriptions oghamiques qui servent à écrire l'ancien irlandais et celles des inscription runiques qui écrivent divers langages germaniques anciens.
La plupart des universitaires actuels considèrent ces deux systèmes comme des systèmes alphabétiques ordinaires et présentent leurs propriétés objectivement vérifiables, selon un système de rationalité scientifique. Je dois avouer qu'après les délires du 19ème siècle, et les utilisations farfelues faites de ces signes, il est reposant de savoir ce que l'on sait vraiment sur eux ! Il n'en reste pas moins que de nombreuses inscriptions ont visiblement un sens magique et que la pure rationalité réduit notre vision de ces signes à ce qu'un athée des 20-21ème s. peut comprendre, et non pas à ce qu'un païen mystique des 3-10ème s. pouvait, lui, comprendre.
Dans la présentation des runes donnée ici, j'ai essayé à la fois de ne jamais contredire les connaissances rationnelles que nous avons des runes, mais de me placer justement au point de vue d'un païen mystique du 10ème s. en étant néanmoins bien conscient de mes limites, et non sans quelques fois me moquer un peu de moi-même.

 

Les 24 runes du Futhark germanique ancien :

 

Première rune : Fehu

Fehu partage la racine du mot allemand, Vieh, signifiant bétail et du mot anglais, fee, signifiant honoraires. Les poèmes runiques ont changé Fehu en Fé ou en Feoh, mais le sens est le même, toujours celui de richesse. Que le bétail soit associé à la richesse n'est pas étonnant en un temps où on compte la richesse en son poids d'argent aussi bien qu'en têtes de bétail. Nous associerons donc Fehu à tout ce qui est richesse et symbole de richesse. Les sens possibles du mot 'richesse' sont très nombreux et nous allons en étudier quelques facettes présentes dans les poèmes runiques.

Mots étymologiquement apparentés :

  • Allemand, Vieh (bétail)

  • Anglais, fee (honoraires).

Sa forme est runes, et elle est restée inchangée.
Le poème runique viking donne en deux vers une description de la rune qui demandera presque toujours une interprétation car le premier et le deuxième vers paraissent traiter de sujets différents. On peut y voir une marque d'incohérence, quant à moi, j'essaierai au contraire d'y rechercher un lien caché entre deux idées aujourd'hui considérées comme bien différentes, mais qui sont intimement liées en magie runique.

Poème runique viking :

runesprovoque la discorde entre parents.
Le loup vit dans la forêt.

Wimmer appelle cette rune . L'Abecedarium Nordmannicum l'appelle feu. Comme je l'ai signalé, le nom est bien entendu confirmé par maints autres textes qui parlent de la première rune du Futhark viking, mais ce nom n'est pas présent dans les poèmes runiques, contrairement aux présentations classiques de ces poèmes.
Le bon sens permet de comprendre ces vers sans recourir à la mythologie. Ils signifient que les problèmes d'argent divisent les parents et que dans le coeur de chacun sommeille un loup dont l'avidité s'éveille bien vite à la bonne odeur de l'argent. Dans la mythologie nordique, ce thème est particulièrement bien illustré, comme nous l'avons vu, par la saga de Sigurdhr, qui tue le dragon Fáfnir parce que le frère de Fáfnir, Regin, père spirituel de Sigurdhr, le conseille en ce sens. Sigurdhr apprenant par des oiseaux qui chantent autour de lui que Regin veut le tuer, il va lui couper la tête. Nous voilà bien servis en matière de discordes entre parents, d'autant que l'histoire de cet or ne s'arrête pas là, et provoquera encore bien des horreurs au sein de cette famille comme on peut le lire dans l'Edda et dans le Chant des Nibelungen, un classique de la littérature germanique. C'est pourquoi, explique l'Edda, l'or est appelé " le métal des discordes ". Pour comprendre le second vers, rappelons-nous qu'en préparant le meurtre de Sigurdhr, ses assassins, qui sont aussi ses frères d'armes, mangent du loup et du serpent pour se donner le 'droit' d'exécuter leur forfait. Je suppose qu'en agissant ainsi, ils perdent temporairement leur qualité d'hommes et s'autorisent à toute action impossible autrement. On le voit, le mythe donne une grandeur sauvage à l'interprétation de bon sens, mais ne la change guère.

Le poème runique islandais donne trois images (c'est-à-dire des métaphores appelées kenning en poésie scaldique) qui peuvent être utilisées dans le langage poétique en lieu et place du mot qu'elles illustrent. C'est donc une espèce d'art poétique que contient le poème islandais. Nous allons essayer de comprendre le sens de ces images, étant bien entendu que de multiples interprétations sont possibles, c'est-à-dire qu'il n'existe pas une seule traduction possible.


Poème runique islandais :

runesc'est la discorde entre parents,
Le feu de la mer (ou, aussi : le délice des hommes .selon les versions)
ok grafseiðs gata

(Traduction classique : la voie du serpent.
Traduction personnelle : l'énigme de la tombe ouverte du seidhr)

Wimmer appelle cette rune , on trouve aussi fee. Le troisième vers contient plusieurs sens. Wimmer traduit par :

et la voie du 'poisson de la tombe' (le serpent).

En conséquence, tous les universitaires traduisent grafseiðs gata par : " La voie du serpent. ". Même cette traduction est ambiguë et, en plus, les mots vieux norrois peuvent signifier quelque chose de complètement différent, nous allons donc passer pas mal de temps sur ce simple vers.

D'abord, rappelons que ceci nous indique qu'en poésie, au lieu de parler de richesse, on a le droit de remplacer ce mot par " discorde entre parents ", " feu de la mer ", etc. Nous avons déjà, plus ou moins explicitement, expliqué ces trois images. La discorde entre parents est une constante des sagas de Sigurdhr, Sigrdrífa et Gudhrún.
J'ai déjà signalé l'image classique pour l'or de " flamme du fleuve ", " feu de la mer " appartient au même registre. Dans cette image, c'est un autre danger de la richesse qui est signalé, son aspect de mirage qui, comme le reflet du soleil couchant sur l'eau, éblouit mais ne nourrit pas l'âme. L'aspect " froid " de la lumière fournie par l'or est souligné dans un poème scaldique:

Jamais les écailles de la neige ne fondront au feu du chemin déferlant de l'anguille.

Le " chemin déferlant de l'anguille " est la mer, le " feu de la mer " est l'or, et les " écailles de la neige " représentent l'argent (métal). Ce vers signifie donc que l'argent ne fond pas à la lumière de l'or, c'est à dire que cette lumière est sans chaleur.
La voie du serpent peut être interprétée de trois façons. D'une part, c'est celle que l'on suit en mangeant du loup ou du serpent. Je préfère cependant l'autre interprétation, celle ou le " serpent " est en fait un dragon, que les légendes décrivent souvent comme amassant des richesses, tel Fáfnir. D'ailleurs, un poème scaldique de la saga des frères jurés (chap. 23) utilise la métaphore " le lien du serpent " pour l'or. L'or lie Fáfnir à son antre, c'est aussi la voie qu'il l'emmène vers son destin. De même, le poème vieil anglais Beowulf, dans une digression, rapporte une partie de la vie de Sigurdhr (appelé Sigemund dans ce poème) dans ces termes :


C'est Sigemund qui a blessé à mort le dragon,
Le gardien du trésor; le fils du roi marcha
Sous la roche grise, il se risqua seul
Au terrible combat; ...
son épée transperça sur place
Le merveilleux reptile, frappé dans la grande caverne,
Meilleure des épées; le serpent était mort.

On voit bien que, dans ce poème, le dragon est appelé un reptile et un serpent. La voie du serpent est alors celle qui suit le dragon, grand amasseur de richesses.
On trouve aussi dans la Gesta Danorum un texte associant le " serpent " aux richesses :

Il y a ... une île aux pentes douces dont les collines abritent un trésor qu'elles protègent, tel un receleur son précieux butin. Un serpent est le gardien de cet amas de richesses. Se lovant, étroitement enroulé sur soi, il déploie les anneaux de sa queue et agite l'air de leur spirale tourbillonnante en vomissant force venin. Si tu veux le vaincre, façonne avec des cuirs tendus le bouclier dont tu dois te servir, et préserve ton corps de la même peau de boeuf pour que les jets acides ne touchent pas tes membres nus, car la sanie brûle tout ce qu'elle atteint de sa bave. Même si la langue triple et vibrante de la bête s'échappe de sa gueule ouverte en bondissant et que d'horribles crochets font peser sur toi la menace d'affreuses blessures ...

Quant à la troisième façon de comprendre ce vers, elle vient d'un commentaire latin que le Þrideilur Rúna lui donne: " deliciæ viperæ via " : la voie de la vipère délicieuse. Quant on pense en plus aux versions qui donnent " le plaisir de l'homme " comme second vers, si la vipère en question est délicieuse, alors l'allusion sexuelle devient évidente : le sexe féminin est en effet " la voie de la 'délicieuse vipère' !" Chacun comprend facilement que la rune Fehu, ainsi, honore le sexe féminin et en exalte la richesse, une interprétation que je n'ai guère vu utiliser, peut-être à cause d'une pudeur mal placée. Le pire vient de certains mystiques des runes qui consacrent les 8 premières runes au dieu Freyr, c'est-à-dire au sexe masculin, alors qu'il faudrait peut-être plutôt les consacrer au sexe féminin ! De plus, la rune Fehu est la première de notre Futhark . de tous les futharks, en fait . et il me paraît évident qu'elle doive évoquer les 'débuts' en une certaine façon. Notre propre entrée dans la vie se fait au travers du sexe féminin, et donc, remontant d'une réflexion presque graveleuse au symbole qu'elle représente, puis jusqu'aux symboles universels, il me semble que cette rune est celle du début de notre univers. Dans la mythologie nordique le premier être est la vache Audhumla qui a léché la glace entourant les premiers géants Dans le chapitre 2, je décris les actions de cette vache et je rappelle que l'étymologie suggère qu'il s'agisse d'un bovidé sans cornes. Cette remarque, couplée au commentaire du Þrideilur Rúna, souligne l'aspect enrichissant, maternel et délicieux de la féminité, c'est-à-dire ses aspects non agressifs. La rune suivante, Uruz, introduit aussi un bovidé, mais il a des " cornes puissantes ", si bien que je vois dans ces deux premières runes une expression de deux aspects complémentaires de la féminité. Nous reviendrons sur ceci en étudiant Uruz, en particulier en évoquant les rares représentations explicites du sexe féminin: les sheela-na-gig qu'on observe sur les chapiteaux de nombreuses églises de Grande Bretagne.

Enfin, revenons sur la traduction de grafseiðs gata donnée par les universitaires.
Le mot seiðr, utilisé au génitif ici, a en réalité deux sens. Ou bien c'est le sens recommandé par Wimmer, celui d'une sorte de poisson. Ou bien, comme tous les dictionnaires le disent, c'est une opération magique. Ce processus magique sera décrit longuement dans le tome 3 de ce livre. Pour faire court, disons que c'est un chamanisme spécial, spécifique à la civilisation viking.
Le mot gata est compris par les universitaires comme le mot gátt, qui signifie soit 'chambranle de porte' soit 'espace de la porte', d'où la traduction logique 'voie' qu'ils ont donné. Cette traduction pose un petit problème en ce sens que ce mot devrait être un nominatif et donc s'écrire gatt et non gata. Je ne me permets pas de critiquer la traduction des universitaires, mais je pense qu'on devrait quand même donner sa chance au mot gáta qui, lui, est bien un nominatif et qui signifie .énigme... "L'énigme du poisson" n'a évidemment aucun sens, mais par contre, "l'énigme du chamanisme nordique", elle, fait sens (surtout pour moi qui vais y consacrer un chapitre entier du volume 3 de ce livre !)
Le mot grafa signifie en effet une tombe, une sépulture. Cependant, il existe des usages où il est justement un mot composé comme dans grafseiðs, et l'un de ces usages décrit une loi norroise assez horrible. Le grafgangs-maðr est une punition infligée à un couple d'esclaves mariés contre la volonté de leur maître, et devenus indigents. Alors leur maître pouvait les enfermer dans une tombe ouverte jusqu'à ce que l'un d'eux meure, et ne laisser sortir que le survivant.
Je propose donc d'accepter une traduction alternative du troisième vers : Fehu c'est

grafseiðs-gata : l'énigme de la tombe ouverte du seidhr.

Cette "tombe ouverte" peut être interprétée de mille façons qui toutes exigent une excellente compréhension de la pratique du seidhr. Disons simplement maintenant que, au moins, cela donne une idée du fait que la pratique du seidhr comporte des mystères, que Fehu est la clé de ces mystères, et peut être que cette pratique implique le terrible sacrifice de la moitié de soi-même qu'on aime le plus (comme dans le grafgangs-maðr où les esclaves sont forcés de sacrifier leur moitié préférée).

Le poème runique anglais a été certainement beaucoup plus altéré que ses contreparties norroises et islandaises, et il est toujours possible d'en donner une version chrétienne et moralisatrice. Ma traduction s'oppose à cette tendance.

Poème runique vieil anglais :

runes feoh Richesse (ou bétail, ou propriété transportable) est une faveur pour tous.
Cependant chacun doit beaucoup partager
S'il veut tirer au sort (ou obtenir) une destinée de la part du maître. 

Cependant, le troisième vers peut se traduire aussi par "S'il veut gagner la gloire du Seigneur quot; et c'est bien entendu la version choisie par les universitaires, puisqu'elle fait sens dans un contexte chrétien. Dans la Völuspá, on se souvient que les formes humaines créées par les Nains sont " sans destinée ". Partager ses richesses, c'est se créer une destinée . ce qui est bien, en fin de compte, pour un chrétien, " gagner la gloire du Seigneur. " Dans les poèmes scaldiques, cette générosité est constamment rappelée comme caractéristique du roi, du chef, du vainqueur, autrement dit, de celui qui se crée une destinée. Ce n'est alors pas par charité mais par générosité que le don est fait. Bien entendu, vu de l'extérieur, c'est un peu la même attitude, mais la charité abaisse celui ou celle qui la reçoit, alors que la générosité grandit celui ou celle qui l'exerce. Celui qui " gagne la gloire du Seigneur " le fait avec humilité, celui qui " obtient une destinée de la part du maître " conserve son intégrité et sa fierté.

Le nom de la rune Fehu est Fé dans le poème runique viking, et c'est la première de ce poème. C'est pourquoi, comme nous l'avons annoncé, nous lui associerons la
Première strophe du Dit de Hár :

L'un s'appelle Aide
Car il t'aidera
Dans la détresse et les persécutions.

Les poèmes runiques, sans doute sous l'influence de l'histoire de Sigurdhr et de Gudhrún, ont favorisé l'aspect négatif de la richesse. Ódhinn, bien antérieur à eux, est heureusement ici pour nous en rappeler les aspects positifs.

 

Conclusion :

Fehu est la rune de la richesse, avec ses aspects positifs et négatifs, mais aussi celle de la délicieuse douceur de la femme, une richesse pour le mari de cette femme, bien sûr, mais encore plus une richesse intérieure à la femme.
J'ai vu de nombreuses attributions fantaisistes de " rune de protection " à Thurisaz ou Algiz, par exemple. Et bien, vous l'avez sous votre nez, la rune primordiale de protection, c'est Fehu, la première rune, tout comme le dit implicitement le Dit de Hár.
La déesse Freyja a donné la clé du seidhr aux Ases, comme le rapporte l'Edda en prose. Fehu, elle, nous donne la clé des mystères de la magie nordique. C'est pourquoi j'y vois la rune de la vache primale créatrice de notre univers, Audhumla, et celle de la grande déesse du nord, Freyja, maîtresse de la magie incarnée dans la pratique du seidhr

 

Deuxième rune : Uruz

Ce mot évoque quelque chose de très ancien, comme le préfixe allemand ur-, et en particulier cette forme de boeuf sauvage qui a existé naturellement en Europe, l'aurochs.

Mots étymologiquement apparentés: Allemand, ur- (primordial, 'du début'); Allemand, Ur ou Auerochs (aurochs)

Sa forme originale est celle d'un V inversé, runes. Les formes runes et runes se trouvent en nombre à peu près égal dans les inscriptions runiques datées entre 200 et 400. La forme runes commence à dominer après 400. La forme anguleuse runes, conservée ensuite, apparaît en 450.

Contrairement à Fehu, Uruz voit la signification de son nom varier fortement avec le temps et l'espace. D'aurochs, elle passe à scorie et bruine dans les poèmes nordiques, pour redevenir aurochs dans le poème anglais.
Poème runique vieil anglais :

ur (aurochs ou bison) est résolu,
Il est puissamment cornu.
Une fière bête combat avec ses cornes.
Randonneur des landes, c'est un être puissant.

C'est donc un hymne à la force de cet animal antique qui nous rappelle les mythes des indiens d'Amérique relatifs aux bisons, eux aussi de fiers animaux et fournissant de grandes quantités de nourriture. Par exemple, dans la transcription littérale des récits de Black Elk recueillis par John Neihardt, Black Elk décrit le mythe dit de " la découverte du tabac et la pipe " qui sont offerts au héros par une divinité féminine. Et Black Elk précise : " Cette femme était réellement un bison blanc. D'où le respect pour le bison blanc. "
Le pouvoir de ces animaux qui font des réserves pour l'hiver, l'aurochs, le bison, l'ours, l'élan est clairement affirmé dans les aspects chamaniques des civilisations des pays nordiques.
L'aurochs semble représenter un symbole violemment masculin à cause de la force physique qu'il dégage et je ne tiens pas du tout à rejeter cet aspect. Autant Fehu me paraît dédié à la douceur et 'donc' à la féminité si on se place dans notre contexte d'une civilisation guerrière, autant Uruz, dédié à la force, me paraît symboliser à la fois le masculin et le féminin. D'abord, le mot ur (en Vieil Anglais) ne désigne pas particulièrement l'aurochs mâle, bien entendu. Mais je voudrais utiliser un autre argument, dû à Maria Gimbutas. Je sais qu'il est très chic 'aux USA au moins' de la mépriser un peu car elle a poussé les hypothèses féministes au-delà du raisonnable. Cependant, rejeter en bloc ses arguments ne me paraît pas très raisonnable non plus, d'autant qu'elle illustre toujours ses arguments par des images, et vous pouvez les apprécier ou les rejeter par vous-mêmes très simplement. Maria Gimbutas associe les cornes de taureau aux organes de reproductions internes de la femme, c'est-à-dire à l'utérus prolongé des trompes de Fallope. Ceci peut sembler ridicule en effet, mais observez, dans ses ouvrages, les reproductions qu'elle donne, et vous verrez par vous-mêmes qu'il existe en effet des dessins de cornes de taureau qui sont complètement irréalistes, mais qui, comme par hasard, représentent exactement ces parties internes du système reproductif féminin. J'ai l'impression que le poème runique vieil anglais, en mentionnant deux fois les cornes de l'aurochs, nous suggère qu'il veut mentionner deux types de forces, tous deux résolus et combatifs, chacun à sa façon.

Les poèmes viking et islandais vont nécessiter une discussion détaillée du sens des mots vieux norrois qu'ils utilisent.
Poème runique viking :

runesprovient de mauvais fer. (runeser af illu jarne)
Souvent le renne court (ou glisse) sur le névé. (opt loypr ræinn á hjarne)

Wimmer associe le nom úr à cette rune et il le traduit par Schlacke, ce qui signifie scorie ou impureté. Cette traduction vient évidemment de ce qu'elle " fait sens ". Comme je l'ai déjà dit pour la rune Fehu, il existe des manuscrits qui confirment le mot úr (ou'ur' si jamais l'accent a été omis). En islandais moderne, le mot úr ne signifie plus que 'bruine, averse de pluie', mais en Vieux Norrois, il avait encore le sens de scorie, et pour être complet, il pouvait aussi être une préposition signifiant 'hors de'. Enfin, il ne faut pas oublier que le mot úrr signifie aurochs en Vieux Norrois. D'ores et déjà, vous pouvez sentir que sous son apparente naïveté, ce premier vers va pouvoir prendre une foule de sens, d'autant plus que 'mauvais fer' (illu jarne) qui paraît non ambigu va en fait pouvoir prendre plusieurs sens, comme nous allons le voir.

Analyse du premier vers du poème runique viking :

Pour comprendre comment ces sens peuvent coexister sans absurdité, il faut nous référer à un couplet du poème runique islandais, celui relatif à la seizième rune, Ýr, dont voici le début:

runeser bendr bogi (c'est un arc tendu)
ok brotgjarnt járn, etc. (et fer facile à briser)

Wimmer associe le mot ýr à cette rune. Ainsi, le mot ýr signifie aussi brotgjarnt járn , mot à mot: 'un fer avide de se briser'. Ce mot peut être la même préposition que úr, un arc, un if (l'arbre), et une averse de pluie. Le mot voisin ýrr signifie, lui, fer brisant. Vous voyez bien que les mots úr et ýr sont quasiment interchangeables, y compris le fait d'accepter un sens supplémentaire par simple adjonction d'un 'r' à la fin de chacun d'entre eux.
Il me semble normal de ne pas enlever au poète sa connaissance du Vieux Norrois et sa capacité à comprendre tous ces sens à la fois au premier coup d'oeil et il faut donc lire ce premier vers comme :

Bruine ou scorie ou aurochs provient de fer brisant ou arc ou if ou bruine.

Aucune de ces combinaisons ne fait vraiment sens pour un rationaliste chrétien. En particulier, il existe deux trivialités : 'bruine provient de bruine' et celle de Wimmer : 'scorie provient de mauvais fer'. Par contre, pour un amoureux de la culture nordique, trois combinaisons font sens.
A. La première :

'Aurochs provient de l'if'

signifie que l'aurochs vit dans la forêt verte, ce qui s'accorde harmonieusement au second vers qui décrit un autre animal puissant, le renne qui peut vivre dans les névés.
B. La seconde :

'Bruine provient de l'if'

rappelle que l'arbre du monde, Yggdrasil, peut très bien être considéré comme un if. Si on veut bien se souvenir que ce poème capital de l'Edda, la Völuspá, parle de l'arbre du monde ainsi :

... Yggdrasil,
Arbre élevé,
Eclaboussé de boue blanche,
De là vient la rosée
Qui tombe sur les vallées.

Je reviendrai sur ce poème en étudiant Ihwaz mais, pour l'instant, remarquons bien que la Völuspá dit qu'une sorte de bruine provient d'Yggdrasil et coule sur notre Midgard pour le fertiliser. En d'autres termes, le poème eddique nous dit de façon claire, pour qui ne refuse pas de comprendre le sens des mots, qu'Uruz est cette eau sacrée qui s'écoule des feuilles d'Yggdrasil sur le monde. Cette eau fécondante est ce qui permet la vie sur terre, et je la vois associée à toutes les forces profondes de fécondité, féminines et masculines. Le Kalevala confirme la généralité du concept de liquide s'écoulant des arbres avant de bénéficier aux humains. En effet, un médecin envoie son fils recueillir les ingrédients nécessaires à la fabrication d'un médicament.

... Il envoya
Son fils dans l'atelier
Pour y préparer un baume
...
Des extrémités de celui aux mille feuilles
Qui répand son miel sur la terre,
D'où s'écoule un ruisselet d'hydromel ...
Il rencontra un chêne,
Il demanda à ce chêne :
As-tu du miel sur tes branches,
Ou de l'hydromel sur ton écorce ?

Ici, la boue blanche est appelée miel et hydromel et elle ruisselle bien aussi " des extrémités de celui aux mille feuilles " donc d'un arbre.
Cette généralité n'est pas réservée aux pays du nord ni à l'époque viking puisqu'une tombe thébaine du 15ème siècle avant J.C. représente une figure féminine, perchée sur un grenadier, et qui distribue un liquide aux humains.

 

La Déesse distribue la 'bruine' sacrée aux humains.
Inspiré par la tombe de Panhesy, Thèbe 15ème siècle AvJC.

C.
La troisième combinaison, encore plus inattendue, c'est :
'scorie vient de bruine'

qui ne peut être comprise qu'au travers du mythe de la création du fer décrite ainsi par le Kalevala :

Les filles ... pressèrent leur lait sur la terre
Le faisant gicler de leurs seins ...
Celle qui fit jaillir du lait noir,
D'elle est né le fer doux,
Celle qui fit jaillir du lait blanc,
D'elle furent faites toutes choses d'acier,
Celle qui fit jaillir du lait noir,
D'elle nous avons obtenu la fonte.

Ce mythe issu d'une civilisation nordique et d'origine non germanique montre bien que le lien entre une sorte de bruine et les métaux ferreux est loin d'être absurde pour tous les peuples nordiques, ce qui charge encore de sens ce premier vers.

Je ne serai hélas pas capable de décortiquer autant tous les vers des poèmes runiques, mais chacun d'entre eux contient certainement une multitude de sens.

Analyse du second vers du poème runique viking :

J'ai déjà signalé que, dans l'acception " l'aurochs vient de l'if ", le premier vers décrit l'habitat de l'aurochs alors que le second décrit celui du renne. C'est pourquoi je suggère que la strophe entière s'adresse à tous les animaux sauvages et puissants qui vivaient en Norvège. En tous cas, la rune du renne, Algiz, ayant disparu du Futhark viking, il est clair que ce second vers signifie que la rune Úr 'récupère' certaines propriétés de la rune Algiz. Un jeu de mots en Vieux Norrois va peut-être nous aider à comprendre quel type de propriétés peuvent être passées de Algiz vers Uruz. Je ne donnerai maintenant que les jeux de mots associés à ce second vers, et je les commenterai avec la rune Algiz. Ce second vers dit que le renne court á hjarne et hjarn signifie en effet le névé, mais si le renne court .vers' le névé, alors á est suivi de l'accusatif, et ceci se dit á hjarn, et si le renne court 'sur' le névé, alors á est suivi du datif, et ceci se dit á hjarni. Bien entendu, la licence poétique permet certainement de dire á hjarne pour 'sur le névé', je ne critique pas la traduction universitaire. Je désire simplement, comme pour le gata de Fehu, qu'on donne sa chance à un autre mot, hjarni, qui donnerait dans les deux cas, á hjarna qui, lui aussi, peut bien être déformé en á hjarne. Le seul problème est que hjarni signifie 'cerveau' et que le vers n'aurait, encore une fois, aucun sens dans le contexte de notre civilisation. Un autre jeu de mot, un peu moins évident, serait d'utiliser le mot hjáræna, qui donnerait á hjárænu, qui s'attire la même remarque grammaticale que tous les autres, et qui signifie 'un cinglé'. Attendez, s'il vous plaît, de lire les commentaires relatifs à la rune Algiz, où j'expliquerai en quoi le renne peut courir sur le cerveau de l'humain nordique, pour penser que je suis moi-même hjáræna !

Les trois images du poème islandais semblent toutes trois relatives à la pluie dans les présentations classiques de ce poème, toutes inspirées de celle de Wimmer.
Poème runique islandais :

 c'est la larme des nuages,
La destruction de la récolte,
La haine des bergers.

Wimmer associe encore le nom úr à cette rune mais il le traduit maintenant par 'bruine (eau)' car la scorie de fer ne peut évidemment pas être la " larme des nuages ". Le choix de deux traductions différentes pour le même mot, úr, indique clairement que les universitaires cherchent à trouver une traduction " qui fasse sens ". On ne peut que les remercier de cette attitude, avec la restriction que " ce qui fait sens " pour eux, intellectuels élevés dans le christianisme même s'ils sont devenus des athées, n'est pas toujours ce qui pouvait faire sens pour un païen du 10ème siècle, et c'est cette restriction que je m'efforce d'illustrer ici au mieux de mes connaissances du paganisme nordique - comme le montre l'exemple de grafseiðs gata pour la rune Fehu.
La première image est évidente, les deux autres n'ont aucun sens si elles décrivent la bruine. Elle est habituellement bienvenue des agriculteurs, elle ne détruit pas les récoltes, ni elle ne provoque la haine des bergers. Par contre, pour 'faire sens' justement, pourquoi ne pas lire :
 úrr (aurochs) est la destruction de la récolte
puisque l'aurochs devait en effet piétiner les récoltes ? A mon sens, le troisième vers généralise à tous les gros animaux sauvages, comme le fait le deuxième vers du poème viking : tous ces gros animaux sauvages s'attirent la haine du berger.

De façon encore un peu surprenante, le Dit de Hár va nous aider à confirmer le lien entre la deuxième rune et l'eau, toujours dans le contexte de certaines civilisations païennes.

Deuxième strophe du Dit de Hár :

J'en connais un deuxième
Dont ont besoin les fils des hommes
Ceux qui désirent une vie de médecin.

A. Médecine et eau
Examinons d'abord le lien entre médecine et eau. L'usage des eaux thermales est constant dans la civilisation gréco-latine, mais les celtes ou les nordiques connaissaient aussi cet usage de l'eau.
Le Kalevala le dit explicitement :

L'eau est le plus ancien des onguents
La bruine des cascades est le plus ancien des regards de sorcier.

Similairement les civilisations celtiques semblent avoir utilisé les eaux puisque Cuchulain lui-même a été soigné par l'eau :

Cuchulain gisait malade et Senoll Uathach le Hideux et les deux fils de Ficce furent les premiers à le trouver. Il l'emmenèrent en Cornouailles où ils traitèrent ses blessures et les lavèrent dans l'eau de la rivière Sas, pour son bien-être, dans l'eau de la rivière Buan, pour sa fermeté, Bithslan pour une bonne santé continue, dans la claire Finnglas, la brillante Gleoir, la rude Bedc; ... dans l'aigre Brenide et l'étroite Cumang. Après que Cuchulain ait été baigné dans ces eaux ...

Enfin, dans le Futhark lui-même, nous verrons que la rune Laukaz pose un problème et provoque une querelle au sein de la runologie scientifique - que nous exposerons alors en détail. La médecine viking, plutôt que l'eau, semble avoir utilisé comme désinfectant les légumes au goût brûlant, poireau, oignon et ail. Elle se servait même de leur odeur pour diagnostiquer les graves perforations. Cependant le nom attribué par Wimmer à cette rune dans les poèmes runiques est lögr (eau) et le poème vieil anglais porte explicitement lagu, tous signifiant 'eau'. Par ailleurs, Krause attribue à cette rune le nom de laukaz (poireau ou ail). Sans argumenter maintenant, constatons simplement qu'il existe une sorte de confusion dans le nom de cette rune, qui semble être passé de 'légume désinfectant' à 'eau'. Je veux donc faire remarquer que ceci est une trace implicite du fait que le pouvoir désinfectant (maintenant, nous dirions 'nettoyant', bien sûr) de l'eau, même s'il n'est souligné nulle part dans les Eddas, ne me semble pas avoir été négligé par les vikings ou leurs ancêtres.

B. Uruz et médecine
Cette deuxième strophe sous-entend que la deuxième rune comporte des propriétés curatives ou au moins nécessaires pour savoir guérir. Ceci m'a rappelé que le travail de médecin était une spécialité féminine avant la montée du pouvoir masculin, bien qu'elle n'ait jamais été réservée aux femmes. Pour la civilisation nordique, l'Edda en prose donne la liste des douze Dieux et des douze Déesses Ases et signale que la déesse Eir est " le meilleur des médecins ", ce qui suppose que Eir est la divinité patronnesse de tous les médecins. En France, l'exercice de la médecine n'a été interdit aux femmes que relativement tard, à partir du 13ème siècle (et cependant Saint Louis est parti en croisade - donc, tard dans le 13ème s. - accompagné d'une chirurgienne !) tant du fait des Eglises chrétiennes que des Universités. Cette espèce de déséquilibre en faveur des femmes dans l'art de la médecine est bien illustrée dans une des plus anciennes versions d'un charme de guérison qu'on retrouve dans toutes les civilisations. En effet, les charmes de Mersebourg sont datés du 10ème siècle. Le premier nous dit :

Phol et Wotan chevauchaient par le bois,
Là, au poulain de Balder, le pied fut remis en place.
Là, Sunthgunt le prononça [le charme de guérison], [et] Sunna, sa soeur.
Là, Fija le prononça, [et] Volla, sa soeur.
Là Wodan le prononça, comme il le connaissait:
Alors mit les os en place, mit le sang en place, mit les membres en place:
Jambe à jambe, sang à sang, membre à membre,
Comme s'ils avaient été collés.

Le premier tome de ce livre est consacré aux charmes de guérison, c'est pourquoi je ne vais faire remarquer ici seulement que quatre femmes et un homme collaborent pour guérir le poulain de Baldr. Le texte tend à faire croire que Wotan a remis les os en place, mais il est tout aussi plausible que ce soit le charme, sinon on ne voit pas bien pourquoi il aurait été nécessaire avant l'opération 'chirurgicale'.

Uruz n'est certainement pas la seule rune à usage médical, comme nous le verrons dans le chapitre suivant. Le Dit de Sigrdrífa décrit des ensembles de runes, dont les runes de Branches (habituellement traduit par 'runes des membres' et ma traduction est expliquée dans le chapitre suivant).

Tu dois connaître les runes des Branches (limrúnar)
Si tu veux être un médecin
Et savoir prendre soin des blessés ;
Sur l'écorce tu dois les graver
Et sur l'arbre de l'arbre
Dont les branches se penchent vers l'est.

J'ai traduit le Vieux Norois baðmi viðar mot à mot : "l'arbre de l'arbre ". Viðr est le mot habituel pour désigner un arbre et baðmr est le mot poétique pour désigner aussi un arbre. Le poème eddique Völuspá, par exemple, parle de l'arbre du monde, Yggdrasil, en employant aussi le mot baðmr. Je ne crois pas que le scalde ait voulu désigner ici Yggdrasil lui-même, sinon peu de blessés pourraient être guéris, mais cette forme emphatique désigne certainement un arbre sacré. D'autre part, ce baðmr viðar pourrait aussi signifier que l'arbre est en fleur d'après Cleasby-Vigfusson, ce qui serait une indication sur la période à laquelle l'opération doit être menée. Pour nous, et comme d'habitude, il nous faut penser que le scalde et les médecins connaissaient bien toutes ces significations et qu'elles leurs apparaissaient simultanément. Autrement dit, les runes des branches doivent être gravées sur un arbre dont les branches penchent à l'est, cet arbre doit être un arbre sacré qui est le représentant d'Yggdrasil dans la communauté du médecin et, peut-être même, la branchette où l'on inscrit les runes doit être coupée quand l'arbre fleurit.

Bien entendu, je fais l'hypothèse qu'Uruz est la principale rune des Branches.

L'importance du savoir médical, et en particulier de l'obstétrique est souligné dans la Rígthula déjà citée dans l'introduction : le Dieu Rígr (que l'on tend à assimiler à Heimdalr) apprend les runes à son fils qui ainsi

Prit connaissance des runes, ...
Plus, il sut
Comment accoucher les bébés ...

Cette connaissance est décrite comme celle d'un homme noble, mais on sait bien que l'obstétrique est restée un savoir féminin très tard, ne serait-ce que parce qu'il était indécent qu'un homme puisse examiner cette partie du corps de la femme.

Quant à l'obstétrique, nous manquons évidemment de représentations de l'acte d'accouchement. Cependant, comme je le signalais à la rune Fehu, il existe quelques rares représentations explicites du sexe féminin sur le chapiteau de certaines colonnes d'églises en Grande Bretagne, appelées des sheela-na-gig. Soit elles dessinent une femme stylisée avec un sexe ouvert, ou bien une femme ouvrant son sexe, comme pour en montrer l'intérieur, comme celle représentée à la fin de ce paragraphe. Bien évidemment, tout le monde a toujours vu en ces figures celles d'une dévoratrice prête à avaler la vie de son spectateur, ou quelque chose horrible du même genre. D'autre part, l'obstétrique moderne, quand la dilatation de l'ouverture du vagin est insuffisante et que la tête du bébé va le déchirer, coupe, désinfecte et recoud. On tend donc maintenant à ignorer la technique ancienne qui ne coupait pas, mais qui consistait à étirer longuement cette ouverture avec la main. Je l'ai vu pratiquer et c'est en effet un geste usuel, normal, ordinaire de sage-femme qui cherche à respecter le corps de la parturiente. Ainsi, cette horrible sheela-na-gig dont le sexe bée de façon obscène pour une imagination imprégnée de dégoût pour le corps de la femme, n'est sans doute qu'une femme en train d'accoucher et s'appliquant à elle-même la seule méthode pour éviter d'être déchirée par la tête de son bébé. Comme certains bas-reliefs et la rose occidentale de Notre de Dame de Paris sont des leçons d'alchimie, de même ces sheela-na-gig ne sont sans doute rien d'autre que des leçons d'obstétrique que chaque femme devait apprendre pour éviter les complications infectieuses après l'accouchement.


Cette sorte de diabolisation de la femme appliquant son savoir dans la vie de tous les jours n'est pas réservée aux sheela-na-gig. On retrouve un tel personnage en abondance dans les contes russes, où elle est nommée Baba-Yaga. Dans les contes bretons, c'est Mamm-en-Diaoul qui joue ce rôle, aussi appelée les contes de Grimm " la mère du Diable ". Dans le Kalevala, elle est l'ogresse Syöjätär qui engendre le 'serpent des eaux' en crachant sur la vague. Dans Beowulf, c'est la mère de Grendel. Quant on lit en entier La belle au bois dormant, on rencontre la mère du 'Prince charmant', une ogresse qui veut dévorer ses petits-enfants et sa belle-fille. Enfin, c'est un personnage classique, que la civilisation moderne cherche à oublier, un personnage féminin qui n'est pas délicieux et doux comme le symbolise Fehu, mais une femme dangereuse, agressive ou simplement impressionnante comme les sheela-na-gig dont le sexe n'est plus " la voie de la délicieuse vipère ", mais le chemin mystérieux de la création. A mon avis, donc, Uruz symbolise cet aspect de la femme et le couple Fehu-Uruz complète ainsi le concept de féminité dans la civilisation germanique antique.

 

Conclusion :

Uruz est une rune aux multiples significations. Elle représente l'aurochs, dont la force, même lorsqu'elle ne s'exerce pas, est suffisamment impressionnante pour que chacun se sente agressé par elle, si bien qu'on le ressent comme agressif. Cette espèce de puissance n'est pas réservée aux hommes et la rune désigne aussi la force féminine, et une sorte d'agressivité par laquelle hommes et femmes s'imposent aux autres. Cette attitude a été longtemps considérée comme impropre pour une femme " vraiment féminine " et elle a été stigmatisée dans les contes populaires, mais le féminisme moderne l'a réintroduite et même banalisée (quoiqu'elle soit aussi combattue par le 'politiquement correct'). Les runes présentent une féminité plus complexe, où la douceur, symbolisée par le rune Fehu, est la richesse de la femme, et celle de l'homme accessoirement, alors que la brutalité est symbolisée par la rune Uruz, et bien entendu partagée par l'homme. Du côté féminin, elle est donc la rune de la vieillarde, la vieille sorcière qui guérit sans se montrer particulièrement douce, et qui montre sans problème la supériorité de ses connaissances. Le couple Fehu-Uruz parle donc d'une féminité aux multiples aspects qui se complètent harmonieusement pour nous présenter une femme germanique fascinante.
Uruz est aussi cette bruine (ou cette boue, ou cet hydromel) sacrés qui coulent sur l'arbre du monde et fécondent nos vallées. Elle représente donc aussi une sorte de richesse, mais c'est la richesse de la nature qui nous permet de vivre et non pas une forme de richesse individuelle comme celle symbolisée en Fehu.
Enfin, Uruz est certainement une rune des Branches, ces runes qui permettent de composer des textes, gravés en runes, et capables de guérir. Elle souligne que le médecin peut être brutal, à condition d'être efficace.

 

Troisième rune : Thurisaz

Mots étymologiquement apparentés: Thurse (en Allemand et Français), le nom des géants du gel, (et non pas apparenté au nom du Dieu Thórr!).
Les inscriptions runiques Viking donnent le nom de Thórr écrit comme "Thurisaz - Uruz - Raidho" ('TUR') alors que nom des Thurses est écrit "Thurisaz - Raidho - Sowelo" ('TRS'). Ceci peut expliquer comment la confusion Thor/Thurs a pu se produire. Une autre explication, moins savante, serait simplement une imitation servile des affirmations fantaisistes de Guido List qui ose même appeler cette rune 'thorr' en contradiction avec toutes les informations objectives dont nous pouvons disposer.

Nous avons déjà beaucoup parlé au chapitre précédent des géants du givre, du géant de la création du monde et des Thurses, dont le nom est évidemment associé à cette troisième rune. Tout ce que j'ai dit sur eux, sur leur force, leur méchanceté et leur savoir, leur laideur et la beauté de leurs filles, se retrouve condensé maintenant dans un simple mot, Thurisaz.

Il existe deux formes, l'une avec une pointe, l'autre arrondie . Elles sont toutes les deux aussi fréquentes entre 200 et 700.

Poème runique viking :

 apporte aux femmes torture.
Peu nombreux seront joyeux du mal (ou de la difficulté)

Wimmer appelle cette rune Thurs (géant). Donc les Thurses sont ceux qui ont la capacité de handicaper les femmes. Comme toutes les descriptions des géants les montrent vivants comme des brutes, dans des environnements difficiles, je crois qu'on peut voir sans hésiter en Thurisaz la force primitive masculine, une sorte d'opposée de Fehu, alors que Uruz est intermédiaire entre les deux. Les Thurses, ce sont les hommes qui ne savent pas pratiquer le chamanisme nordique (le seidhr), ni se servir des runes, ils n'ont pour eux que leur force brutale et leur savoir, tous deux immenses au point que seul Thórr, lui-même symbole de force, peut s'opposer à leur force, et qu'Ódhinn ne peut surpasser en savoir le géant Vafthrúdhnir que par une sorte de tricherie, en lui demandant ce que lui-même, Ódhinn, a chuchoté à l'oreille de Baldr mort, alors qu'il le portait sur le bûcher. Le Thurse symbolise la science " sans conscience " qui détruit tout sur son passage. Thórr, en tant que représentant de ces forces brutales parmi les Ases, a pu se trouver, au moins tardivement, associé à cette rune, mais je m'oppose fortement à cette confusion.
Le second vers se comprend aussi très bien dans ce contexte, car une certaine cécité accompagne cette force destructrice qui n'est donc jamais très aimée.

Poème runique islandais :

 c'est le tourment (ou torture) des femmes,
L'habitant des falaises,
Le mari de Varthrún.

Wimmer appelle cette rune aussi Thurs (géant). A titre d'exemple, le commentaire latin du Þrideilur Rúna donne aussi : Þúrs Rúpicola (thurse des falaises), múlierum formiðo (la terreur des femmes) saxorúm incola (l'habitant des pierres) Varðrúnæ maritús (le mari de Varðrún) ce qui ne fait que confirmer les versions plus anciennes du poème runique, mais montre bien que les Islandais du 15-16ème siècle ne confondaient pas les Thurses et le Dieu Thórr.

Ce poème runique confirme donc Thurisaz dans son rôle anti-féminin, et dans le fait que les Thurses vivent dans des environnements difficiles, ici ce sont les falaises, mais les montagnes, ou la neige et la glace font aussi partie de leur vie. Varthrún est le nom d'une géante, et cette forme de métaphore est classique en poésie scaldique. Son nom est très évocateur: varð est un mot qui évoque un gardien, un sceau (ward en Anglais) et rún, bien entendu, les runes : Varthrún pourrait donc être le sceau ou la gardienne des runes. Malheureusement, comme nous ne savons rien de spécial sur Varthrún, il nous est impossible de savoir à quel mythe perdu ce nom fait allusion.
:
Le poème anglais, en apparence, a changé complètement le sens du mot, transformant Thurisaz en Dorn - on devrait écrire dhorn puisque le nom de la rune est, en Vieil Anglais, ðorn, mais ce n'est pas l'usage des auteurs anglophones. On peut se demander alors pourquoi on les considère comme une seule et même rune. C'est à cause de leur parenté linguistique, et surtout de leur place identique dans les Futharks. La rune Thurisaz se trouve toujours en troisième position dans l'ancien Futhark et dans le Futhark anglais. De plus, on utilise aussi des arguments relatifs à la graphie des runes, celle de Dorn est identique à celle de Thurisaz. Enfin, leurs sens ne sont pas si différents comme nous allons le voir.
Poème runique vieil anglais :

ðorn (épine) (c'est aussi un kenning pour " Géant ") est violemment aiguë aux hommes-liges, (la) saisir (apporte) le mal, Excessivement intraitable aux humains qui prennent repos avec elle.

Cette épine pointue rappelle bien entendu l'épine du sommeil dont Sigrdrífa a été piquée en punition de son opposition à Ódhinn. Là encore, il s'agit d'endormir, sinon de tuer le pouvoir féminin. Dans le cas de Sigrdrífa, elle sera même déchue de son statut de Valkyrie et devra prendre un mari. En transformant le 'guerrier' dont parle le poème en une guerrière, alors le poème devient parfaitement clair. On se demande ce que ces guerriers vont faire dans des épines, et pourquoi ils iraient se reposer au milieu d'elles. En revanche, l'épine de la déchéance est pointue et douloureuse pour la guerrière qui commet une faute, et, comme Sigrdrífa (et la Belle au Bois Dormant), elle devra dormir longtemps au milieu de ces épines en guise de châtiment. Mon interprétation est confirmée par une réplique attribuée par Saxo Grammaticus à une jeune fille qui répond ainsi aux propositions d'un géant :

Quelle jeune fille un peu sensée voudrait être la catin d'un Géant? Ou pourrait supporter sa couche de colosse? Devenir l'épouse d'un démon en sachant que sa semence engendre des monstres? Comment vouloir partager le lit d'un féroce Titan? Qui piquerait ses doigts aux épines? Qui donnerait à la boue des baisers qui ne soient pas souillés? Qui voudrait qu'en une union mal assortie des membres velus enlacent son corps lisse? Quand la nature se récrie, on ne peut jouir pleinement des plaisirs de la volupté. Le désir des femmes ne s'accommode guère de l'amour d'un monstre!

L'allusion à des épines montre bien qu'elles étaient effectivement liées à une influence négative des Thurses sur les femmes.

Un aspect du pouvoir des Thurses est de savoir se protéger de leurs ennemis dans la bataille, puisque les Thurses sont présentés comme invulnérables aux Dieux, seule la force de Thórr peut les écraser. Ceci rappelle d'ailleurs tout à fait la façon dont est décrite la fin des porteurs de charmes de protection. Ils résistent à toutes les attaques, le fer ne peut mordre sur leur peau. Ils restent cependant soumis à certaines des lois de la nature : un coup suffisamment fort peut briser l'os sous la peau, même s'il ne peut couper la peau elle-même. Nous reviendrons au chapitre suivant sur cet aspect de la magie runique. Insistons maintenant seulement sur le fait que les Thurses ne cèdent vraiment qu'aux gigantesques coups de marteau que Thórr est capable de leur porter. C'est bien pourquoi leur nom est synonyme de résistance au tranchant des armes :
Troisième strophe du Dit de Hár :

J'en sais un troisième :
Si, je dois, de grande nécessité,
Enchaîner les fils de la querelle.
Je rends émoussé les tranchants de mes adversaires
Leur arme ni leur ruse ne peut mordre.

Notez que cette troisième strophe doit raisonnablement être associée à Thurisaz puisque les géants résistent au tranchant des épées. Ceci constitue une sorte d'argument tardif pour notre choix d'associer les strophes du Dit de Hár de façon préférentielle à la rune de même rang.

Pour comprendre certains textes parlant des Thurses, il faut savoir qu'il s'est produit un glissement du concept de 'troll nordique ancien' au concept de 'troll moderne'. Le 'troll moderne' est plutôt un petit lutin gentil alors que le 'troll ancien' est un géant systématiquement méchant. Les sagas décrivent plusieurs fois des combats entre le héros et un troll ou une 'femme-troll' considérée comme particulièrement dangereuse, comme la mère de Grendel, encore plus dangereuse que son fils. Dans le contexte runique les trolls 'masculins ou féminins' sont des 'trolls anciens'.
Ainsi, une résurgence caractéristique de cette protection contre le tranchant des épées se trouve dans la saga de Harvard de l'Isafjord (Hávardhar Saga Ísfirdhings). Deux hommes, Atli et Thorgrímr, se combattent sans que le fer ne morde sur Thorgrímr. Alors, Atli lui dit: " Tu es comme un troll, Thorgrímr, et non comme un homme, puisque le fer ne mord pas sur toi. " Dans les sagas islandaises, Thurses, géants et trolls sont assimilés, si bien que cette phrase montre que dans l'esprit des islandais médiévaux, subsistait encore la croyance en la résistance des Thurses au tranchant des armes.
Un exemple semblable se trouve dans la saga d'Arrow-Odd (Örvar-Odd saga) dont le héros combat " le plus laid des hommes qu'il ait connu " et, après qu'aucun des deux ne soit arrivé à blesser l'autre, Oddr déclare : " Chacun de nous peut dire la même chose de l'autre, c'est qu'il semble être un troll plutôt qu'un humain. "
Le poème anglo-saxon Beowulf nous donne un autre exemple de ce même phénomène. Ce poème a été composé au huitième siècle et, bien que résolument chrétien, il contient bon nombre de réminiscences païennes, et des allusions à la civilisation germanique. Beowulf doit débarrasser le roi du Danemark d'un monstre appelé Grendel qui est un géant, un troll, comme dit le poème:

... Et moi, je n'essaierai pas
de m'opposer ne serait-ce qu'une fois à ce monstre Grendel,
une tentative contre ce troll?

Beowulf décide de tuer Grendel à la seule force de ses mains. Ses compagnons, quand ils voient la bataille commencée volent au secours de Beowulf, mais

Ils ignoraient, entrant dans la lutte,
fiers compagnons de bataille,
pour tailler Grendel de leurs épées, se mettre en chasse de sa vie
de tous côtés - que nulle épée sur cette terre
qu'aucun acier même le plus fidèle, ne pouvait atteindre leur assaillant,
car d'un charme, il empêchait toute
lame de mordre sur lui.

Beowulf va finalement vaincre Grendel en lui arrachant l'épaule :

Une fissure apparut
dans la structure charnelle du géant, des muscles des épaules
se détachèrent d'un coup, il y eut des claquements de tendons,
des articulations sautèrent.

Cette épaule arrachée sera exposée dans le hall du roi du Danemark. Ceci attire la mère de Grendel qui vient venger son fils et Beowulf doit se battre maintenant contre elle. Il ignore que sur elle aussi l'acier ne mord pas :

Il brandit son arme,
sans lésiner sur la force de son coup, avec une telle violence
que l'épée courbée cria sur sa tête (celle de la mère de Grendel)
un perçant chant de bataille. Mais l'étranger (Beowulf) vit
son ardente-à-la-bataille (son épée) refuser de mordre
ou de lui faire le moindre mal; la bordure acérée trahit
le besoin de son maître ...
... sa propre force devait lui suffire,
la puissance de ses mains.

C'est donc par deux fois que la force propre de Beowulf sera utilisée pour vaincre deux géants protégés magiquement de la morsure des épées, Grendel et sa mère.

Tout ceci confirme donc que les Thurses étaient protégés " par un charme " du tranchant des épées et que le troisième 'chant' d'Ódhinn doit effectivement être associé à Thurisaz. On comprend ainsi comment elle a pu devenir une rune de protection pour un guerrier désirant se protéger du tranchant des épées, comme le souligne le troisième chant du Dit de Hár : rempli de fureur guerrière, Ódhinn s'identifie à un Thurse et se protège ainsi. C'est une forme de protection extrêmement spéciale, et qui ne s'applique pas généralement. Nombreux sont ceux qui attribuent Thurisaz ou Dorn un pouvoir de protection général et qui étendent même ce pouvoir aux femmes ! Ceci contredit tout ce que nous pouvons savoir sur Thurisaz, sauf si cette personne ' femme ou homme ' se trouve en situation de combat et désire s'identifier à un brutal géant du givre. Si on ne croit pas au pouvoir des runes, cela n'a guère d'importance, mais si on y croit, alors il s'agit d'une sorte d'auto-malédiction plutôt que d'une protection.

Il s'est produit un glissement des Thurses vers le Dieu Thórr si bien que le mot 'thurs' est devenu 'thor' de façon absolument arbitraire et de façon assez récente. Ce mouvement a été amplifié par les runes armanes de Guido List qui, justement, ose appeler 'thorr' sa troisième rune. Le pire pour moi est que je n'ai guère de respect pour le massacre des géants perpétré par Thórr et je ne trouve pas que ce soit un des aspects de Thórr qu'il faille vénérer. Je serais donc plutôt favorable à une sorte de rapprochement entre Thórr et Thurses mais, encore une fois, aucun poème scaldique, eddique ou runique, aucun commentaire en Vieux Norois, aucune inscription runique ne permettent d'effectuer un tel rapprochement.

Enfin, il va sans dire que nombreux sont ceux, et surtout celles, qui identifient cette 'épine' maléfique à un sexe masculin dressé. Cela fait une belle image ultra-féministe, qui oppose la douceur de Fehu à la brutalité de Thurisaz. Je ne suis pas du tout certain que cette image soit conforme à la tradition nordique. Il existe une saga qui rapporte une histoire de sexe masculin maudit, et la malédiction en faisait un objet tellement volumineux que le héros ne pouvait pas honorer son épouse. Cet objet est plutôt l'objet de railleries que d'horreur, et l'épouse finit par divorcer à son avantage. Dans une autre saga, inversement, une femme aperçoit le héros nu, et se moque de la relative petite taille de son sexe. Le héros réagit en proposant à la femme de lui montrer ce qu'il peut quand même faire avec, et la saga conclut qu'ils s'en trouvèrent bien tous les deux. En d'autres termes, je ne pense pas que cette interprétation ultra-féministe de Thurisaz soit valide, dans le contexte runique. Plutôt que de penser au viol physique, je vois plutôt dans l'utilisation agressive de Thurisaz sur une femme, un moyen de lui ôter ses pouvoirs magiques, de les 'endormir' en quelque sorte, comme Sigrdrífa et la Belle au Bois Dormant furent endormies par la piqûre d'une épine.

 

Conclusion :

Thurisaz, rune des Thurses, des géants du givre, des hommes sauvages, de la force primitive et brutale masculine, devient la rune de la protection au tranchant des armes pour un guerrier médiéval qui désire s'identifier aux êtres les plus brutaux. Si vous désirez utiliser cette rune (ou bien si vous la 'tirez' lors d'une séance de divination), ne croyez jamais que cette utilisation ou cette rencontre soient anodins. En tous cas, elle ne vous apportera jamais protection, sauf si vous êtes déjà une sorte de monstre.
Elle permet de nuire aux femmes (et aux aspects féminins des hommes) en endormant leurs pouvoirs magiques, comme les pouvoirs de Sigrdrífa et de la Belle au Bois Dormant sont endormis par la piqûre d'une épine. Cette perte de pouvoir magique est décrite de façon répétitive dans les poèmes runiques islandais comme une torture, et non pas comme un calme sommeil de repos.
Elle exalte la force de la masculinité quel que soit le sexe de la personne concernée et, inversement, elle lèse les côtés féminins de chacun.

 

Quatrième rune : Ansuz

Mots étymologiquement apparentés: Allemand et Français : les Dieux Ases (appelés Æsir en Anglais, comme en Vieux Norrois).

Krause traduit le mot ansuz par : " Ase, humain épuré par l'expérience ". Bien entendu, cela évoque immédiatement Ódhinn, lui dont l'expérience a été particulièrement dramatique en souffrant neuf jours pendu à Yggdrasil pour gagner la connaissance des runes.

Sa forme est constamment runes ou runes sauf dans le poème runique anglais qui introduira trois variantes, pour prendre en compte la variété des voyelles en Vieil Anglais. Nous rencontrerons ces variantes plus tard en les rapprochant d'autres runes.

Le poème islandais utilise des images qui évoquent aussi fortement Ódhinn.

Poème runique islandais :

c'est le vieux créateur,
Le roi d'Ásgardhr,
Le seigneur du Valhöll

Wimmer appelle cette rune óss, et traduit par : " Os (l'ase, Odin) ". En effet, ces trois images sont classiques pour désigner Ódhinn qu'on appelle souvent 'le vieux' dans l'Edda, qui est le roi de la citadelle des Ases, Ásgardhr, et qui est le seigneur incontesté de la Halle des guerriers morts au combat, le Valhöll. D'ailleurs le commentaire latin du Þrideilur Rúna est encore plus explicite en disant :  " Os (est) oðiñús (Os (est) oðinn) princeps Gothós (chef des Goths) aúlæ inferiorum imperator (empereur du château des enfers) . Asgarthiæ rex (le roi d'Asgarth). Ainsi, dans ce commentaire, la rune est appelée Os, elle est directement donnée comme représentant Ódhinn, le mot 'dieu' est devenu 'Goth', une façon classique de dire 'homme' (parmi les noms d'Ódhinn, plusieurs contiennent le mot gautr, signifiant 'Goth, homme'), le Valhöll est appelé 'le château des enfers', une christianisation évidente. Le dessin de la rune est aussi un peu différent, elle devient : runes.

Cette attribution va nous permettre de comprendre le sens des autres poèmes. En effet, Ódhinn est aussi le Dieu chaman par excellence, celui qui effectue des voyages chamaniques comme nous l'avons décrit au chapitre 2. Ces voyages représentent un pouvoir spirituel, qui s'oppose au pouvoir temporel symbolisé par l'épée, comme dans le poème runique viking :
Poème runique viking :

er flestra færða för

(Traduction classique : Embouchure est la voie de presque tous les voyages
Traduction personnelle : l'Ase est le voyage du plus sincère des voyages.
en skalpr er sværða. (Mais le fourreau (est) celui des épées.)

Analyse du premier vers du poème runique viking :

Wimmer appelle cette rune aussi óss, mais traduit par  : "Flussmündung ", c'est à dire 'bouche de fleuve', embouchure.  En effet, le mot Vieux Norois óss signifie 'bouche de rivière' ou 'dieu' (le mot classique est áss).
Bien entendu, comme je l'ai déjà souvent souligné, cela fait sens, mais enfin, Wimmer lui-même traduit le óss islandais par 'Ase' si bien qu'il paraît hautement malhonnête de traduire le même mot, dans la même langue (Islandais et Norvégiens parlaient tous le Vieux Norrois), représenté par le même dessin, à la même place dans un poème sur le même sujet, par deux mots différents - à moins, peut-être, de s'étendre en explications embarrassées. De plus, les deux mots utilisés, för au nominatif et færða au génitif pluriel signifient tous deux 'voyage' et l'usage de för au sens de 'voie' est inconnu. Cette traduction est universellement utilisée par les universitaires. Malgré tout, je trouve que cela fait beaucoup d'incohérences et c'est pourquoi, cette fois, je rejette franchement la traduction des lettrés en Vieux Norrois, bien qu'ils soient beaucoup plus lettrés que moi sur le sujet, parce que la faute qu'il couvrent est trop grossière. L'expression " le voyage des voyages " peut étonner l'homme moderne, mais n'oublions pas qu'il s'agit de poésie et ce 'voyage des voyages' qu'ils trouvent sans doute incompréhensible signifie évidemment : 'le principal des voyages', c'est une façon assez universelle mettre l'emphase sur un mot. Enfin, le mot fleistr est un superlatif de 'beaucoup' (la traduction 'presque tous' est donc tout à fait normale) mais peut évidemment prendre un sens métaphorique qu'on ne peut pas oublier dans un contexte poétique, celui de 'qui établit une excellente communication' que j'ai traduit par 'le plus sincère'.
Ce premier vers peut ainsi avoir au moins quatre sens que je suppose, comme plus haut, avoir été immédiatement et simultanément compréhensibles aux auditeurs de poésie scaldique, habitués qu'ils étaient à apprécier les contorsions verbales des scaldes.
- Sens 1 : Traduction : " Embouchure est la voie de presque tous les voyages. " C'est une sorte de trivialité, d'autant plus que óss prend tous les sens maritimes de 'embouchure' et, donc, une sortie de port peut être aussi une sorte de óss. Cette traduction exprime une sorte de mépris pour le/la scalde qui a écrit le poème, comme s'il/elle ne pouvait dire que de vagues idioties.
- Sens 2 : Traduction : " Embouchure est la voie du plus sincère des voyages. " Le scalde fait allusion à la coutume nordique de brûler le cadavre de certains membres importants de la communauté sur un bateau qu'on poussait en mer, l'important voyage est alors le dernier voyage.
- Sens 3 : Traduction : " L'Ase (Ódhinn) est le voyage du plus sincère des voyages. " Le scalde fait encore allusion au dernier voyage mais souligne les capacités psychopompes d'Ódhinn. Ces capacités sont spécialisées aux guerriers morts au combat qu'il emmène dans son Valhöll. D'ailleurs, parmi la multitude des noms attribués à Ódhinn, deux correspondent à ce trait : Valfödhr (ou Valfadhr - le père des occis) et Valgautr (le Goth des occis). En fin de compte, on constate que le sens 2 et le sens 3 sont presque équivalents. C'est peut-être une impression que le scalde désirait donner à son lecteur.
- Sens 4 : Même traduction que pour le sens 3. Le scalde peut aussi faire allusion au voyage chamanique nordique, le seidhr, dont Ódhinn était devenu un maître grâce à l'enseignement de Freyja. Selon ce sens, le scalde prétend donc qu'Ódhinn est le medium au travers duquel le seidhr peut prendre place. Il se trouve que je ne suis pas en accord avec cette approche et que je préfère utiliser Freyja comme conductrice du seidhr. Il va sans dire qu'il s'agit ici d'un choix strictement personnel. Je suppose que, inversement, les femmes déjà bien chargées en féminité auront intérêt à utiliser Ódhinn, et c'est peut-être à elles que cette interprétation de ce vers s'adresse, plutôt qu'aux hommes.

Analyse du second vers du poème runique viking :

Le sens du second vers dépend de celui qu'on a donné au premier.
- Le sens 1 induit une trivialité égale dans le second vers : certes, l'épée circule souvent dans son fourreau, mais ce type d'information ne mérite pas d'être conservé précieusement dans des poèmes sauvés grand'peine du grattoir à parchemin.
- Le sens 2 induit un peu moins de trivialité : le guerrier qui fait son dernier voyage sur un bateau est mort par l'épée et va continuer à faire jaillir l'épée du fourreau au Valhöll où il se prépare au combat final, le Ragnarök.
- le sens 3 est proche du sens 2, et donc induit la même interprétation pour le second vers. En fin de compte, sens 2 et 3 peuvent s'interpréter en donnant le sens suivant au poème runique:

 est le dernier voyage du guerrier valeureux
Mais son épée ne restera pas inactive dans la mort.

- le sens 4 est très différent. Il décrit un voyage mystique effectué par un individu vivant. A ce voyage mystique est associé un pouvoir sur les événements de la vie temporelle. Le seidhr, en effet, est utilisé à des fins divinatoires (on parle alors de seidhr oraculaire), ou pour obtenir un résultat dans le monde de la réalité ordinaire - peut-être même en concordance avec l'utilisation des runes. Ce pouvoir peut devenir grisant et nombreux sont les mystiques, qu'ils soient chamans, magiciens ou prêtres qui ont cherché à opposer leur pouvoir mystique au pouvoir temporel, en particulier au pouvoir des armes. Le second vers est alors chargé de faire retomber ces mystiques de leurs hauteurs, en leur rappelant que le pouvoir mystique doit éviter de se heurter de front au pouvoir temporel, et aussi que la réalité magique et la réalité rationnelle doivent coopérer et non pas se distancier. Si bien que j'associerais volontiers deux commentaires un peu différents au second vers du poème. Dans ce cas, le premier vers peut être

 est le voyage de la völva et du seiðmaðr,

et le second vers peut rappeler la primauté du pouvoir temporel dans la réalité ordinaire et peut s'énoncer ainsi :

Mais qu'ils n'oublient jamais la force des épées !

Le second vers peut rappeler le nécessaire accord entre rationnel et irrationnel et s'énoncer ainsi :

Mais que la force du pouvoir spirituel s'appuie sur la force de la rationalité!

C'est encore une autre facette d'Ódhinn qui est évoquée dans le poème runique anglais, celle de son pouvoir poétique. Ódhinn est l'homme de l'expression orale parfaite :
Poème runique vieil anglais :

Os (bouche ou dieu) est la source de toute parole,
Le soutien de la sagesse et le confort du sage,
La joie et le délice de tout noble.

La traduction du mot anglo-saxon os par 'bouche' est celle donnée par la plupart des ouvrages savants sur les poèmes runiques, mais il existe quand même quelques universitaires anglophones qui ont fait remarquer l'arbitraire de ce choix qui fait dériver le mot os du Latin, alors qu'il est plus vraisemblable qu'il dérive de la racine germanique ans* qui signifie 'dieu'. Cette sorte d'hésitation est clairement illustrée dans l'ouvrage académique de Maureen Halsall qui traduit os par 'bouche' dans le poème runique Anglo-Saxon alors qu'elle traduit le même mot par 'dieu païen' dans l'Abecedarium Nordmannicum (écrit en Vieux Bas Allemand et sans commentaire, donc os n'a pas 'besoin' d'être traduit par bouche) alors qu'une origine latine est tout aussi improbable pour le os Anglo-Saxon que pour le os Vieux Bas Allemand. Ici aussi, l'interprétation " bouche est source de parole " est profondément méprisante pour le poète capable de sortir de pareilles banalités. C'est pourquoi je me range sans hésitation avec les lettrés qui prétendent que l'Anglo-Saxon os est d'origine germanique. De plus, nous avons vu au chapitre 2 le mythe de l'hydromel de la poésie qui fait d'Ódhinn le dispensateur de la capacité d'expression. Le poème runique vieil anglais fait une claire allusion à ce mythe. De plus, on voit très mal ce que signifient les deux derniers vers si la rune signifie 'bouche', car la bouche n'est certainement pas " le soutien de la sagesse etc. " Par contre, la poésie est le soutien de la sagesse, le délice et la joie de tout(e âme) noble, le confort du sage.

La quatrième strophe du Dit de Hár est elle aussi délicate à comprendre. D'abord, c'est ici Ódhinn qui parle du pouvoir d'Ansuz, donc de sa rune. Quand il était suspendu à l'arbre, il a été " lui-même à lui-même livré ". Sa douloureuse expérience lui a appris à se délivrer de lui-même. C'est ainsi que je crois qu'on doive interpréter cette quatrième strophe :
Quatrième  strophe du Dit de Hár :

J'en sais un quatrième :
Si un adversaire me lie
Jambes et bras,
Je chante de sorte
Que je puisse à nouveau me mouvoir,
Les fers tombent de mes jambes,
Les liens sautent de mes poignets.

C'est donc le poème vieil anglais qui souligne sans ambiguïté l'appartenance de Ansuz au groupe des runes de la parole (málrúnar), ces runes dont Sigrdrífa dit à Sigurdhr qu'il faut les connaître pour que personne ne puisse lui " porter un tort quelconque par une haine prolongée " : " heiftum gjaldi harm " (mot à mot : " par des vendettas (te) produire du souci ").
Ces runes de Parole délient les chaînes, elles apportent donc liberté de corps et d'esprit. Ceci fait donc d'Ansuz une rune de la liberté, mais encore plus du détachement, où le mot signifie aussi détachement de soi. En parlant de la magie, dans le dernier chapitre, j'insisterai à nouveau sur l'importance d'un renoncement à son ego pour pratiquer la magie. Ansuz est la rune qui peut aider à cela sans, bien évidemment, lui enlever son caractère de libératrice des liens matériels.
Que cette liberté soit réservée à Ódhinn est tout à fait contredit par un autre témoignage de magie dont nous disposons. Il s'agit du second charme de Mersebourg qui parle des " idisi ", un mot qui désigne évidemment les Dises, dont nous avons dit qu'elles sont la face douce des Nornes.

Il advint que les Idisi furent assises, ici et là,
Certaines levaient les chaînes, certaines arrêtaient l'armée,
Certaines relâchaient les chaînes.
Sautez les liens, partez les mauvais esprits !

On voit aussi que, comme les Valkyries, les Idisi ont un rôle militaire en plus de leur rôle libérateur. Ces témoignages diminuent un peu la sensation de domination absolue que donne le personnage d'Ódhinn et rétablissent un équilibre féminin-masculin qui me paraît si caractéristique de la civilisation germanique antique. Il existe d'ailleurs un autre témoignage de ce pouvoir attribué à une femme, c'est celui de la sorcière Gróa, prononçant une bénédiction à l'intention de son fils qui part en voyage :

Voilà ce que je chante en cinquième pour toi
Si on met des chaînes sur toi
Autour de tes chevilles,
À tes articulations,
Je prononcerai une magie de liberté
Qui fera sauter les liens de tes jambes.

De l'importance des runes de parole

Bien entendu, chaque chant runique a son importance. Il est pourtant remarquable que Snorri Sturluson, dans le Háttatal, où il explique les formes métriques de la poésie scaldique - et non pas la magie des runes - signale, comme une remarque évidente et alors qu'il vient de décrire une forme poétique : " Cette forme est fondamentale pour toute forme de poésie, tout comme les runes de Parole constituent les plus importantes des runes. " On voit que cette allusion ne donne pas tant un 'pouvoir' plus grand aux runes de Parole qu'il ne les montre comme fondamentales et utiles à tous les autres types de runes. Cette importance est attestée très tard, au cours des derniers procès en sorcellerie dont le récit introduit le chapitre 2. En effet, une accusée de 1689, pour se défendre d'avoir jamais été une sorcière, clame : " Je n'ai point de parole !". Ainsi, le rôle de la parole en sorcellerie est encore attesté à l'aube du dix-huitième siècle. Certains diront que j'insiste sur des choses évidentes, mais il y a une différence en ce que vous croyez certain - par exemple, que la parole soit importante en magie - et ce qui est attesté par des traces non contestables puisque, dans les deux cas que je cite et qui sont séparés par quelques cinq siècles, il ne s'agit pas d'un sorcier qui décrit ses prétendus pouvoirs, mais d'un témoin qui exprime une connaissance qui semble partagée par tous.
La remarque de Snorri Sturluson souligne que si vous voulez travailler avec les runes, il ne suffit pas de les graver, éventuellement avec votre sang, mais il faut aussi les prononcer, les clamer. C'est pourquoi j'ai insisté autant sur l'importance du galdr et des incantations dans le volume 1 de ce livre. Mais il faut bien penser que la parole peut aussi détruire la magie. Une parole trop pauvre ou trop emphatique ruinera l'effet que vous recherchez. Le mot qui devrait être normal pour une expression simple, ni grossière ni emphatique est celui de poésie. Mais c'est bien là que se trouve tout le problème : tous n'ont pas bu l'hydromel de la poésie - ou bien ils ont bu ce qui est sorti du derrière d'Ódhinn - et ne croyez pas que je me vante ici : je suis moi-même douloureusement conscient de mon insuffisance poétique, je ne suis pas le seul, c'est tout. Quand on évoque la magie, chacun pense à quelque chose de facile. Détrompez-vous, la magie, c'est aussi 'facile' que la vraie poésie. Beaucoup s'en croient capables, peu y réussissent.

 

Conclusion :

Ansuz est la rune de l'Ase, Ódhinn. Il est intéressant de remarquer que ce témoignage très ancien n'insiste guère sur les qualités guerrières devenues ensuite classiques pour Ódhinn. Il est clair que les détracteurs de la civilisation nordique païenne en font une civilisation de brutes sauvages. Par exemple, tous les films relatifs aux Vikings les présentent ainsi. Plus tôt, déjà Saxo Grammaticus, qui écrivait une trentaine d'années avant Sturluson, et qui lui, visiblement, haïssait les dieux païens nordiques (alors que Sturluson en est un sympathisant, étonnamment et même dangereusement pour lui) parlait ainsi : " Mais où est-il celui qu'on appelle Odin le chercheur de guerres, celui qui toujours ne voit que d'un "il ? " Il présente Ódhinn non seulement comme un guerrier, mais comme un querelleur en quête de guerres.
Cette rune caractérise les nouveaux Dieux, les Ases, dans une sorte d'opposition à Thurisaz, qui représente la force primitive brutale des géants, Uruz qui représente la force plus subtile des géantes, et Fehu qui représente le pouvoir tout en douceur des Vanes.
Ansuz nous présente des traits peu classiques d'Ódhinn et des Ases, leur pouvoir poétique dans la vie, la magie et la mort, leur attachement fondamental à la liberté et leur pouvoir d'accorder cette liberté, leur capacités de liberté intérieure, en particulier cette purification que constitue un détachement de son propre petit moi.
Ansuz évoque Ódhinn et les Ases en tant que Dieux de la poésie, de la parole, de la libération, elle présente Ódhinn comme un apôtre pacifique, presque Bouddhiste, et en néglige tous les aspects agressifs.

 

Cinquième rune : Raido

 Mots étymologiquement apparentés :

Anglais, ride (promenade (à cheval)); Allemand, Ritt (promenade (à cheval)).

Le mot runique raido signifie 'chevauchée', ou 'char' et nous trouvons maints témoignages de ce sens dans les poèmes runiques.

La forme runesdomine entre 175 et 700. De 400 à 700, on constate l'apparition de nouvelles formes runes et runes et, sur le continent (c'est-à-dire ailleurs qu'en Suède et en Angleterre), de runes.

Il est nécessaire de combiner les trois poèmes runiques, dont chacun a l'air tout simple, pour interpréter le sens caché de cette rune.

 

Poème islandais

rune Raido c'est la joie de celui qui est assis
Et un voyage rapide
Et la fatigue du cheval.
iter ræsir

Wimmer attribue le nom reið à cette rune, qui signifie 'chevauchée', 'voyage', 'chariot', et quelque fois en poésie, 'bateau'. Ce poème décrit avec une grande simplicité (et, je le crois, sans jeux de mots, pour une fois !) les trois principales propriétés de Raido : bonheur à effectuer un voyage confortable, rapidité du voyage mais fatigue de celui qui est le moteur du voyage.
Quant à la quatrième ligne du poème runique islandais, le mot latin iter signifie 'chemin' au sens propre (une route) et au sens figuré (un voyage). Le mot Vieux Norois ræsir signifie 'un noble, un homme de valeur'. Le titre ræsir évoque quelqu'un de moins important qu'un roi, mais qui se hâte d'une certaine façon, ce qui correspond bien à l'idée de voyage.
Le commentaire latin du Þrideilur Rúna confirme cette version, mais apporte une petite précision. Reið (est) Equitatio (Reið est voyage à cheval), Sedantis delectatio (délice de celui qui est assis) ite(r) præceps (voyage précipité m. à m. : 'la tête en avant') Veredi labor. (labeur du cheval de voyage). En Latin, le voyage est même décrit comme un peu trop rapide, et le mot pour 'cheval' est spécialisé à un cheval destiné au 'transport de passagers' puisque veredus signifie exactement 'cheval de poste'.

 

Poème runique viking

rune Raido , ils sont d'accord (kvæða), est le pire pour les chevaux. (rossom væsta)
Reginn a forgé la meilleure des épées.

Wimmer attribue le nom ræið à cette rune, qui est une variation orthographique de reið. On remarque tout de suite que, comme dans les premières strophes viking, le second vers est en apparence complètement déconnecté du premier. Encore une fois, il est tout à fait vraisemblable que cette apparence incohérente ait protégé ces poèmes de la destruction (" Vous voyez comme ces païens sont stupides ? "), mais il est tout aussi invraisemblable, d'un autre côté, que les scaldes qui les ont écrits aient été des idiots incapables de comprendre pourquoi ils utilisaient des formes poétiques si complexes sur des sujets vides de sens. Il me semble que c'est une marque élémentaire de respect pour ces scaldes de, au moins, réfléchir sérieusement à ce qu'ils ont voulu dire.

 

Analyse du premier vers du poème runique viking

Il est évident, et tout de même un peu étonnant que les deux poèmes insistent tant sur la fatigue du cheval qui porte son cavalier. D'une part, on s'intéresse ainsi à un animal et non à un humain. D'autre part, le cheval en liberté apprécie visiblement sa chevauchée. Le poème évoque donc le sort du cheval soumis à la volonté de son cavalier qui peut l'épuiser sans grand effort.
Pour interpréter ce petit mystère, il faut nous replacer dans une civilisation cavalière et mystique. Discutez un peu avec un cavalier, pourtant formé à l'humanisme et au rationalisme, et vous verrez que le contact avec les chevaux porte à accorder des capacités extraordinaires à cet animal. Il n'est pas étonnant que dans une civilisation mystique et proche de la nature, le cheval ait été traité avec un respect qui dépasse ce que nous pouvons imaginer aujourd'hui. Enfin, le cheval est une affaire d'hommes - du moins dans cette civilisation. Par exemple, le nom des onze chevaux appartenant aux douze Ases (Thórr se déplace à pied) est donné explicitement dans la première partie de l'Edda en prose, le Gylfaginning : Sleipnir, Glaðr, Gyllir, Glenr, Skeiðbrimir, Silfrintoppr, Sinir, Gísl, Falhófnir, Gulltoppr, Léttfeti. Les déesses ne semblent donc pas en posséder : Freyja et Frigg possèdent des (peaux de) faucons et non pas un cheval. Enfin, dans les civilisations cavalières, l'animal favori avec lequel les chamans exécutent leurs voyages est précisément le cheval. Dans les civilisations sibériennes, le cheval n'est pas l'animal mystique des hommes seulement, les femmes possèdent aussi leur cheval mystique, mais nous venons de voir que ce n'est pas vrai dans la civilisation viking.
Ainsi, il me semble que la chevauchée dont parlent ces poèmes n'est pas celle qu'on fait dans le monde de la réalité ordinaire, mais celle qu'Ódhinn fait sur Sleipnir, que beaucoup de chaman(e)s sibérien(ne)s font aussi sur un cheval, c'est le voyage chamanique. Le Gylfaginning nous signale en effet que Freyja a appris le seidhr aux Ases (semble-t-il à tous les Ases, mais que seul Ódhinn en était devenu un maître). Il nous signale aussi que la pratique de cette forme de chamanisme est tellement épuisante qu'il est " honteux pour un homme de la pratiquer parfaitement ". Il semble donc que cette chevauchée-là soit tellement épuisante qu'un homme ne puisse la pratiquer sans perdre sa virilité.
Enfin, absolument rien ne peut nous faire supposer qu'Ódhinn ait perdu sa virilité en pratiquant le seidhr. Même Saxo Grammaticus, qui hait visiblement les Ases, ne fait aucune allusion à une quelconque impuissance d'Ódhinn : il décrit complaisamment ses déboires avec une mortelle qui se refusait à lui et le présente comme un violeur, pas comme un impuissant.
Il existe donc une contradiction visible dans les textes sur ce sujet. Je pense que le poème runique est là pour lever cette contradiction, justement. Il dit : " Au lieu de vous épuiser vous-même, épuisez donc votre monture ! " C'est une leçon de seidhr qu'Ódhinn donne aux hommes qui désirent pratiquer cet art sans perdre leur virilité.
En somme, la rune Raido joue le rôle de rune du voyage - en particulier du voyage chamanique. Est-elle plutôt dédiée au voyage chamanique masculin dans la mesure où elle empêche une féminisation excessive de celui qui pratique le seidhr ? Je ne le crois pas. Dans la civilisation nordique, comme je le signale souvent, la pratique chamanique est considérée comme honteuse pour un homme, et il est normal que les poèmes runiques insistent sur l'utilité de cette runes pour les hommes parce que ce sont eux qui en ont le plus besoin. Il faut cependant signaler que, d'une part, de nombreuses femmes sont fortement masculines et peuvent ou doivent se servir de cette rune et, d'autre part, que les chamanes (femmes) se servent aussi d'un 'cheval' pour effectuer leurs voyages et donc trouveront une aide dans Raido.

 

Analyse du second vers du poème runique viking

Il nous faut maintenant comprendre le pourquoi du second vers du poème viking. Il n'y a guère de lien, en effet entre Reginn et le concept de chevauchée dans le monde ordinaire. D'ailleurs on retrouve exactement la même 'incohérence' dans l'Edda poétique quand elle raconte la vie de Sigurdhr, dans le Dit de Reginn. Ce dernier est introduit brutalement dans le texte après qu'on ait parlé du cheval de Sigurdhr :

    Sigurdhr alla au troupeau de chevaux et se choisit un cheval qui fut ensuite appelé Grani. Reginn ... était l'homme le plus adroit de ses mains, mais il avait la taille d'un nain. Il était savant, cruel et versé dans l'art de la sorcellerie. Reginn éleva Sigurdhr, l'instruisit et l'aima beaucoup.

Seul un 'point' sépare Grani et Reginn. De plus, c'est Reginn qui va forger ensuite l'épée de Sigurdhr avec laquelle il va pouvoir tuer Fáfnir, il a bien " forgé la meilleure des épées " :

    Elle était si acérée que, l'ayant plongée dans le Rhin, elle coupa comme le fil de l'eau un fil de laine qui descendait le courant.

Par contre, il est tout à fait logique de le relier à la chevauchée chamanique. L'Edda dit donc explicitement que Reginn est un sorcier, et qu'il est un forgeron, et donc né " du même nid que les chamans " comme certains sibériens le disent. Tout ceci rappelle très fortement les liens étroits entre les forgerons et les chamans dans plusieurs civilisations sibériennes (dans une famille de forgerons, on devient 'automatiquement' chaman après quelques générations). Ce lien se retrouve dans une expression en Vieux Norrois : de l'Ynglinga saga, rédigée par Snorri Sturluson, nous rapporte qu'Ódhinn connaissait " la technique des runes, et celle des poèmes qu'on appelle galdrar. C'est pourquoi les Ases portent le nom galdrasmiðir (forgerons des 'galdrs'). "
On retrouve cette idée de chevauchée chamanique favorisée par un maître, ou même exécutée à cheval sur un maître transformé en cheval dans les mythes celtiques des sagas de Yann et de Koadalan, où le héros est initié et porté par son maître transformé en cheval. Ce thème, nous l'avons vu aussi dans le conte de Grimm : Ferdinand le fidèle et Ferdinand l'infidèle.
Malgré les apparences, ces deux vers s'accordent donc parfaitement, et l'Edda poétique et les contes populaires nous donnent la clé de cet accord : Reginn, maître de Sigurdhr, a forgé l'épée de ce dernier, et lui a servi aussi de 'cheval' dans son initiation chamanique.
Dans ces conditions, les relations de Sigurdhr sont celles d'un maître et de son élève (c'est bien ce qui est dit dans l'Edda), mais le maître, au lieu de former son élève dans l'esprit de transmission de ses connaissances, comme le fait un professeur, a voulu en fait se forger une arme humaine, Sigurdhr, capable de tuer le dragon Fáfnir afin que lui-même, Reginn, puisse récupérer sa part du trésor. Reginn se comporte ici comme une sorte de 'gourou' cherchant à utiliser son disciple, et cette attitude n'est pas rare de nos jours encore. On sait que Sigurdhr lèchera ses doigts couverts du sang du dragon, et donc comprendra le langage des oiseaux qui l'avertiront du fait que Reginn va le tuer, et c'est l'élève qui exécutera son maître. Ainsi, ces deux vers runiques s'accordent parfaitement bien à l'esprit de la Nibelungenlied, rempli de fureur, de violence et de volonté de pouvoir. J'espère que le lecteur sera convaincu que mon explication de ces deux vers, considérés jusqu'à présent au mieux comme absurdes, au pire comme enfantins, rend bien compte de leur sens littéraire si on prend en compte l'ensemble de la littérature germanique relative à ces thèmes. Bien entendu, ce qui m'intéresse le plus ici, c'est que cette explication rend aussi compte de leur sens runique et chamanique.

Le poème anglais, avec un aspect moralisateur qui existe en effet dans le texte Vieil Anglais, dit tout à fait autre chose, encore une fois en apparence.

 

Poème runique en vieil anglais

    rune Raido Rað (chevauchée) Chevauchée (ou voyage) dans le palais, pour tous les guerriers, (les) amollit,
    et très dynamique pour celui qui est assis sur un cheval fortement solide, au long des lieues.

Notons d'abord que la forme de ces vers est bizarre et semble énoncer encore soit une absurdité, soit une évidence. Selon notre approche, cela annonce un sens caché que je vais essayer de découvrir.
Bien entendu, dans le sens évident, il s'agit toujours de chevauchée, mais la chevauchée 'dans le palais' désigne une personne qui ne voyage pas du tout. Ainsi, le poème vieil anglais, oppose les oisifs en train de s'amollir à la cour et ceux ont une vie dynamique. En accord avec les autres poèmes runiques, je crois que sous cet aspect moralisateur se cache encore une leçon de chamanisme, un peu différente, mais tout aussi exacte du point de vue du chamanisme nordique.
Pour le premier vers, si la chevauchée est chamanique alors la " chevauchée dans le palais " est celle qui est faite sans aide. Tout comme le seidhr nordique, cette chevauchée amollit les hommes, elle a cet effet 'honteux' de les rendre impuissants. Ce premier vers n'est donc qu'une forme camouflée de la fameuse phrase de l'Ynglinga saga qui dit que le seidhr rend tellement ergi (= homosexuel masculin 'passif' ou femme surexcitée sexuellement) qu'il est honteux pour un karlmaðr (un 'humain viril') de le pratiquer.
Pour le second vers, on comprend maintenant qu'opposer une " chevauchée dans le palais " à celle faite sur " un cheval fortement solide " c'est opposer une pratique affaiblissante du seidhr, celle exécutée sans aide, à la pratique dynamisante, celle exécutée à l'aide d'un 'cheval'. Le chaman, mais la chamane tout autant, ont besoin d'un enseignement qui leur apprend comment rencontrer dans le monde de la réalité non ordinaire, le monde des 'esprits', des aides de divers niveaux, et de diverses exigences, qui vont les aider dans leurs voyage. Si bien que les chamans, hommes et femmes, qui disposent d'un " cheval fortement solide " sortent dynamisés et non épuisés de leurs voyages " au long des lieues " du monde des esprits.

Le Dit de Hár introduisent une autre composante dans les pouvoirs de cette rune.

 

Cinquième strophe du Dit de Har

    J'en sais un cinquième :
    Si je vois une flèche voler vers nous,
    Si forte soit-elle je l'arrête
    Si de mes yeux je l'ai vue.

Les poèmes runiques nous ont donné quelques indications sur la pratique du seidhr. Celui qui est habile en cette pratique est évidemment un sorcier et cette cinquième strophe décrit une application guerrière d'un autre pouvoir des sorciers, celui de leur oeil qui ensorcelle, tue ou guérit. Le pouvoir de l'oeil en sorcellerie est attesté dans de nombreux textes. On connaît le pouvoir de 'l'oeil qui tue', celui de Balor dans les contes celtiques, celui du géant qui reçoit Tyr et Thórr dans l'Edda, qu'on retrouve évoqué dans les contes de Grimm. Les poèmes de l'Edda citent plusieurs fois l'oeil 'perçant' du noble (qui connaît les runes et qui est donc simultanément un sorcier). Les sagas insistent sur ce pouvoir et l'une d'elles précise même que cet oeil qui ensorcelle est le plus efficace quand la sorcière vous tourne le dos, puis se penche en avant pour vous observer au travers de ses jambes écartées, dans une attitude que nous jugerions aujourd'hui ridicule.
En tous cas, la pratique de la magie implique une bonne connaissance du sujet sur lequel elle va s'exercer et observer ce sujet tout simplement d'un oeil attentif, fait partie, à mon sens, du b-a ba de la magie. Cette façon d'observer les gens avec attention, intérêt et sympathie constitue même une façon de vivre qu'on peut recommander à tout un chacun - c'est ce qui fait la 'magie de la vie'. Maintenant, celui qui est habile en magie peut 'pénétrer' le sujet encore plus profondément, en effectuant une sorte de voyage chamanique 'dans' le sujet. Par parenthèses, cette pénétration peut être consentie ou non par le sujet, selon que le magicien lui-même soit une personne empathique ou agressive.
Ainsi, il n'est pas étonnant que Raido soit la rune de cette espèce de 'sortie hors de son corps' du sorcier, dans la mesure où les poèmes runiques lui accordent justement le pouvoir d'aider à cette sortie du corps au cours du voyage chamanique. En fin de compte, au cours de ma vie, je n'ai que rarement rencontré quelqu'un qui ne soit jamais sorti hors de son corps et pourtant j'ai fréquenté en majorité une foule de scientifiques hyper rationnels. Cependant, c'est en général une expérience qui arrive une ou deux fois dans une vie et, symétriquement, je n'ai presque jamais rencontré de personne (excepté les chamans) qui ne déconsidère pas cette expérience comme un accident, une crise malheureuse, dont il faut tenir aucun compte dans la vie courante. Raido leur dit : " Chevauche ! " ou " Voyage ! ".

 

Conclusion :

Sous leur apparence infantile, les poèmes runiques nous expliquent que Raido est la rune de la chevauchée chamanique, celle qui permet le voyage (hors du corps) qui caractérise les magiciens. Ce voyage épuise la masculinité si bien que certaines civilisations, en particulier la civilisation nordique antique, le considèrent comme humiliant pour un karlmaðr. Raido aide hommes et femmes à préserver leur masculinité au cours de leurs voyages magiques. De façon un peu amusante, le vent social a complètement tourné, et il serait peut-être, de nos jours, encore plus humiliant pour une femme que pour un homme de perdre sa masculinité ! De toute façon, Raido les aidera à sortir dynamisés de leur travail magique, et non pas épuisés comme cela semble avoir été la règle avant que cette rune ne soit découverte.
La cinquième strophe du Dit de Hár rappelle l'importance du regard du sorcier sur le monde. Bien entendu, cet aspect d'Ódhinn, appelé ici Hár pour bien souligner qu'il n'épuise pas la personnalité d'Ódhinn, ne décrit que l'aspect guerrier du pouvoir de l'oeil sorcier, mais ce pouvoir s'exerce dans tous les aspects de la vie. C'est l'oeil qui comprend, qui analyse et synthétise simultanément, qui sympathise à ce qu'il voit et qui permet de vivre une vie d'échanges entre humains et non pas une vie de solitaire au milieu d'une foule. Et c'est déjà une bien grande magie qu'aucun raisonnement rationnel ne semble réussir à enseigner. Pour ceux qui désirent se lancer plus profondément dans la pratique de la magie, Raido, après les avoir aidés à trouver leurs chevaux, les aidera à ouvrir les yeux sur la face irrationnelle des choses, néanmoins sans perdre raison.

 

Sixième rune : Kaunan

Relié à l'Allemand Kien (torche), mais sa signification originale la relie à l'idée d'une éruption, d'une gerçure, ce qui explique pourquoi Krause lui donne la signification d'ulcère, furoncle (Geschwür). D'ailleurs, le nom en Vieux Norrois de cette rune (Kaun) signifie en effet un furoncle, alors qu'il a pris la signification de la torche (Cen, pron. ken) en Anglo-saxon. Notez que la plupart des personnes employant les runes l'emploient dans le sens littéral de la torche, ou feu, et non pas ébullition ou feu internes, comme moi.

Kaunan a la même racine que 'furoncle' en allemand. Qu'une rune soit dédiée à cette maladie paraît bien surprenant à première vue, mais les poèmes runiques viking et islandais confirment ce sens.

La forme originelle, , attestée dès 175 (rarement arrondie comme dans ), de petite taille, s'agrandit quelques fois en . Ensuite, elle tourne de 90° pour donner puis . Après 500, cette forme évolue en , qui s'inverse pour alors donner , dès 550. En Angleterre, après 700, devient asymétrique et conduit à . , inversement donne, en Scandinavie, après 700, la forme .

Cette évolution se résume par le schéma suivant :

Les deux poèmes runiques, viking et islandais, sont très semblables.

 

Poème runique viking

    Kaunan - magie des runes est le malheur de l'enfant.
    La mort fait pâlir le cadavre.

Le poème islandais confirme cette impression.

 

poème runique islandais

    Kaunan - magie des runes est fatal aux enfants,
    Un endroit douloureux,
    La demeure des putréfactions.
    flagella konungr

Dans les deux cas, le nom attribué à cette rune par Wimmer est kaun. La validité de ce nom est, par exemple, illustrée par le Þrideilur Rúna qui appelle en effet cette rune kaun, aussi bien en Vieux Norrois qu'en Latin.
La version latine est :

    Kaun húlcús : (Kaun (est) ulcère (ou plaie) :) púeris molestatio, (peine de l'enfant),
    præl? vestigia (vestiges (ou traces) du pressoir), sanici theca (boîte (ou étui) du pus).

Vu la place du mot 'præl' dans le manuscrit, il manque une lettre. Je suppose que c'est la terminaison du génitif de prælum ou prelum, signifiant exactement un pressoir, mais ici, sans doute exprimant une pression. Cette pression peut être exercée de l'extérieur (comme un écrasement) ou bien de l'intérieur, comme une poche de pus qui presse sur les chairs.

Le poème runique viking, en deux vers de toute beauté :

    Kaun est le malheur de l'enfant.
    La mort fait pâlir le cadavre .

souligne bien la constance de la composante de pourrissement tout au long de la vie humaine. Dès sa conception, tout être vivant génère de la pourriture, et cela fait partie de l'équilibre entre croissance et dégénérescence qui est le processus même de la vie puisque nos cellules meurent sans cesse pour être remplacées, de moins en moins bien avec le temps qui passe, par de nouvelles cellules. Notre chair 'pourrit', dégénère donc avant même notre naissance - ce que souligne Kaun - et finira pourriture dans la tombe, ce que chacun sait, et il n'est pas nécessaire de le rappeler. Les poèmes ne présentent donc que l'aspect ressenti comme négatif de la rune, ce qui est encore confirmé par la quatrième ligne du poème islandais : flagella signifie 'les fouets' en Latin. Flagellum (un fouet) aurait déjà bien suffi, mais le poème souligne par ce pluriel presque incongru que Kaunan englobe l'ensemble des moyens désagréables par lesquels nous sommes fouettés par la vie afin d'avancer en elle. On pourrait croire que ce flagella évoque une vue masochiste de la vie, sauf qu'il ne dit en rien qu'il faille prendre plaisir à cette flagellation, elle existe, il faut en être conscient, il faut vivre avec et agir en conséquence et non s'y abandonner.
Le pourrissement, les morts multiples, la déchéance lente qui accompagnent le vieillissement font bien entendu partie de nos terreurs d'autant plus profondes aujourd'hui que notre civilisation refoule et camoufle ces composantes de la vie.
Il existe en médecine toute une composante, peut-être peu représentée de nos jours, qui soutient qu'il ne s'agit jamais de guérir un malade, mais de lui apprendre à vivre au mieux (et le 'au mieux' est capital !) avec sa ou ses maladies. C'est cette approche à la maladie que Kaunan recommande : dès l'enfance, au sommet de notre condition physique, la pourriture de la maladie est déjà en nous-mêmes si elle ne se voit pas. Il est impossible d'y échapper, tout comme il est impossible d'échapper à la maladie qui vous a frappé. Cependant, tout comme l'enfant qui vit fort bien avec cette pourriture qui l'habite, et nous pouvons mener une vie harmonieuse en portant notre maladie en nous, en l'apprivoisant au lieu de chercher à la dominer et à la détruire. Kaunan est donc, tout comme Uruz, une rune fondamentale des soins médicaux, mais elle est à utiliser quand la maladie n'est plus une épreuve dont le corps sort amélioré, mais lorsque tout espoir de guérison est abandonné et qu'il faut apprendre à vivre avec cette maladie qui est devenue soi-même. Il n'y a pas d'aspect que notre civilisation appelle positif à Kaunan, comme la rune Naudiz que nous allons bientôt rencontrer, elle est une rune de soumission aux forces extérieures quand elles sont plus fortes que nous.

Encore une fois, le poème anglais, en apparence au moins, change de thème.

 

Poème runique en vieil anglais

    Kaunan - magie des runes cen (torche) Torche (ou pin, torche en bois de pin) est pour chaque être vivant évidemment le feu,
    brillante, lumineuse; éclairante, le plus souvent elle brûle dans la demeure où les princes se reposent.

La pourriture du corps s'accompagne toujours de fièvres, et se décrit comme une chaleur, une brûlure même du corps, et le passage de furoncle à torche n'est qu'une sorte d'extériorisation du fait médical. Cen est " brillante, lumineuse, éclairante ", elle montre la voie à suivre lorsque l'on croit qu'aucune issue n'est possible : intégrer le problème en soi au lieu de s'y opposer de façon forcenée. C'est une attitude princière, opposée à celle de ceux qui passent leur vie à gémir parce qu'ils n'ont pas la chance d'être en bonne santé.

Le Dit de Hár attribue un pouvoir de protection contre les intentions mauvaises à Kaunan.

Sixième strophe du Dit de Hár (traduction la plus littérale possible)

    J'en sais un sixième
    Quand l'homme libre me blesse

      Avec les racines d'une jeune plante (á vrótum hrás viðar)

    Et du bout de ceci

      Il me chante une guerre à mort, (er mik heifta kveðr)
      Lui, le mal le consume plutôt que moi

Pour ceux que cela intéresse, notez bien la différence flagrante entre les traductions classiques, 'interprétées pour faire sens', et cette traduction littérale. L'ennemi utilise les racines (ici vrótum, datif pluriel et forme archaïque de rót, racine) d'une plante jeune (hrár viðr ici, au génitif, hrás viðar). La nature de la 'baguette magique' est clairement expliquée ici, alors que les traductions classiques s'en moquent éperdument, bien sûr ! Le texte dit encore qu'il s'agit d'un chant, ce qui évoque bien entendu le galdr, le chant-hurlement qui accompagne la magie runique, car kveða signifie 'dire' mais aussi 'chanter' et 'hurler'. Il est donc clair que l'ennemi est en train d'effectuer un galdr contre vous, et ce n'est pas pour vous " nuire ", comme on tend à le dire, mais pour vous éliminer car le sens primitif de heipt (ou heift) est bien celui de 'combat à mort'. Les adoucissements successifs apportés par les traducteurs cassent la violence de l'affrontement, et diminuent d'autant la puissance de Kaunan qui est capable de retourner la situation. Comme les poèmes runiques soulignent le rôle constructif de la pourriture (vue habituellement sous son aspect destructif), le dit de Hár, de son côté souligne que si puissante que soit l'attaque, elle comporte sa part de pourriture et, peut donc être 'pourrie de l'intérieur' par une contre-attaque avisée.
En fait, que ce soit attaque ou aide, toute opération magique comporte une identification avec l'être que l'on désire sauver ou aider. Dans le cas d'une aide, il est donc capital que l'être aidé soit en accord total avec cette aide et ne risque pas de la prendre pour une attaque. Dans le cas d'une attaque, il est impossible d'éviter un instant d'immense faiblesse où l'être attaqué est identique à vous-même et donc, s'il est conscient de l'attaque, il est capable de blesser à mort son attaquant. Kaunan est la rune qui aide à réaliser - quasiment sur le même plan - l'aide consentie et la contre-attaque mortelle.

 

Conclusion :

Kaunan, la rune de la putréfaction, mais aussi de notre feu intérieur, symbolise la complexité et la force de la vie, toujours en équilibre entre vie et mort. De façon presque comique, le dit de Hár inverse ce point de vue. Il nous montre comment ce rôle peut être retourné et la vie la plus vivace qui soit, celle du sorcier en train de prononcer son galdr, peut être, par la puissance de Kaunan, soufflée comme une bougie par les forces de pourrissement que le sorcier a développées lui-même. L'image naturelle que j'associe à ce phénomène est celle d'un champignon que vous ne connaissez pas peut-être : il s'appelle vesse-de-loup-géante, ce champignon qu'on voit grandir à vue d'oeil pendant un orage (il devient gros comme un tête d'homme et est délicieux à manger), mais qui va pourrir en quelques heures, comme si son excès de vitalité comportait cette faiblesse interne que le dit de Hár fait remarquer. Le sorcier en train de jeter un sort est comme ce champignon, gonflé d'une vitalité incroyable, mais cette vitalité, en elle-même, contient les germes d'une mort rapide.
La rune Uruz est le symbole de la médecine 'triomphante' qui soigne et vainc la maladie. La rune Kaunan est le symbole de la médecine humble qui soigne en acceptant la survie simultanée du malade et de la maladie. Sans doute à cause des allusions répétées aux enfants des poèmes runiques nordiques, et plutôt que Uruz, je vois en Kaunan le signe caractéristique de la 'femme-médecine' (la chamane) germanique, comme le caducée est le signe caractéristique de nos médecins latins.

 

septième rune : Gebo

Mots étymologiquement apparentés:

  • Allemand, Gabe (un don) 

  • Anglais, to give (donner) 

Sa forme est celle d'un X : , elle n'a pas subi d'altération, et n'a jamais ressemblé à une croix gammée comme le prétend Guido List qui lui associe ce signe : qu'il décrit comme une approximation à ce qu'il appelle .la vraie rune gibor' et qui est une croix gammée. Il est remarquable que les runes armanes de List aient associé le signe typique de la sauvagerie nazie à une rune qui représente la confiance dans l'amour, comme nous allons le voir.

Jusqu'à présent, nous avons intensément utilisé les poèmes runiques pour comprendre le sens des runes. Mais les runes Gebo et Wunjo ont disparu du Futhark viking à 16 runes si bien que le seul commentaire ancien dont nous disposions est le poème vieil anglais. Néanmoins, son nom parle de lui-même, Gebo signifie don, c'est donc la rune par laquelle on se rapproche d'un autre individu, on partage avec lui.

 

Poème runique en vieil anglais

 

Gyfu (générosité) (ou don, faveur, sacrifice) est, pour les héros,
un ornement et un support pour la guerre et propage leur grâce,
mais c'est le soutien pour celui sans autre (= pour le solitaire).

La traduction classique que l'on trouve chez Maureen Halsall, et qui est très loin du texte, présente ces vers plus comme une homélie qu'une règle de vie : les " hommes éminents " doivent se montrer généreux " pour être loués " et on espère qu'ils ne sont pas trop condescendants après cela ! Cependant, même cette traduction infantilisée contient quand même l'idée importante que le don est une bonne règle pour les rapports entre humains. Ma traduction rappelle plutôt l'importance de la générosité. Enfin, le troisième vers du poème est très ambigu. La traduction classique parle de " ceux qui n'ont rien d'autre " et donc souligne l'aspect positif de la charité. Inversement, ma traduction littérale souligne que la générosité est la soutien du solitaire qui, par sa générosité, lutte contre la solitude. Qui a raison ? Je ne sais, mais il est évident que le texte en langue anglo-saxonne ne permet pas d'éliminer mon interprétation qui s'oppose à la version classique.

Le don, c'est bien entendu la charité envers les plus faibles comme la traduction classique poème anglais le souligne. Dans ma version, Gebo représente la générosité, et son importance pour celui qui est généreux plutôt que pour celui qui bénéficie de cette générosité. Le poème runique décrit une situation de dominé/dominant où la générosité permet au dominant de vivre une vie humaine malgré sa dominance. Dans un monde où la dominance masculine était indiscutée, ce poème décrit aussi le comportement de l'homme vis-à-vis de sa femme. Son interprétation moderne, dans un monde ou l'égalité entre sexes s'affirme lentement mais sûrement et, plus généralement, pour toutes les relations égalitaires d'amour ou d'amitié, il me semble que Gebo reste une règle à appliquer. Cette règle est beaucoup plus difficile à vivre qu'on se l'imagine. La générosité implique un don sans attente de retour et pourtant, il est évident qu'une générosité qui ne reçoit jamais rien en retour est impossible. Gebo nous conseille, en un sens, de ne pas nous laisser arrêter par cette contradiction. Dans le poème runique, la situation est assez simple : le roi se doit d'être généreux pour assurer le support de ses troupes, en particulier en période de guerre. Comme je viens de le souligner, la situation se complique du fait que l'égalité suppose que les deux doivent être généreux et comme, de fait, il y aura toujours une forme d'inégalité, au moins temporellement (l'un est plus généreux que l'autre à un moment donné), on se trouve dans un équilibre instable qui, en effet, semble marquer les relations de couple. A mon sens, Gebo n'est pas là pour annoncer ou prévoir une générosité partagée, comme ce pourrait être le cas quand on .tire' les runes, mais bien pour aider à améliorer la stabilité de cet équilibre instable.
Ainsi, Gebo devrait régler tous les rapports humains d'échange, d'amitié et d'amour. Une forme de partage encore plus profond est celui du couple qui partage la vie quotidienne et doit, à un moment ou un autre, assumer la responsabilité de l'éducation de ses enfants. C'est pourquoi je crois que Gebo peut être vue comme la rune du couple réussi, celui où chacun partage sa richesse avec l'autre.
Ceci m'a conduit à attribuer à Gebo la dix-huitième strophe du Dit de Hár et ceci, bien que Guido List l'ait aussi fait. D'une part, je suis extrêmement gêné par le fait que ce dernier suppose une .vraie' dix-huitième rune qu'il appelle fyrfos, et qui est une croix gammée, qui n'existe dans aucune inscription runique, comme je l'ai déjà dit. La croix gammée pré-nazie, la svastika, est certainement un splendide symbole solaire, mais elle a été tellement salie par les nazis qu'elle est devenue un symbole de barbarie et qu'il est impossible de continuer à la respecter sans mépriser les victimes de cette barbarie. Comme rien n'est simple, l'honnêteté me force à dire que la présentation que List fait de cette 18ème rune est, elle, tout à fait respectable . quoique un peu incompréhensible comme nous allons le voir . mais d'autres runes armanes sont presque un appel au racisme aryen (par exemple, la 14ème est censée représenter " l'inébranlable fondation de l'enseignement aryen sacré ") ou au machisme, par exemple, la 16ème rune armane " réfère d'abord à l'aspect changeant de la lune, et en second lieu, à la mutabilité lunaire de l'être féminin ".
Rappelons-nous d'abord que le Dit de Hár comporte dix-huit strophes dédiées à la description du pouvoir des runes, alors que le poème runique viking n'en décrit que seize. Gebo n'est justement pas dans le Futhark viking, donc elle est une des huit candidates possibles au rôle de .complétion' du Dit de Hár. Bien entendu, le Dit de Hár parle de .chants' qui peuvent comporter plusieurs runes (souvenez-vous de l'introduction : " Ljóð ek þau kann . ", Les chants je les connais .) mais il m'a semblé raisonnable de rechercher une sorte de .rune principale' autour de laquelle s'enroule chaque chant. La concordance profonde des poèmes runiques et du Dit de Hár justifie cette hypothèse, comme nous l'avons vu avec certaines des runes précédentes.

Dix-huitième strophe du Dit de Hár :

J'en sais un dix-huitième
Que je ne ferai jamais connaître
Ni à une jeune fille ni à la femme d'un homme,
- Tout est bien mieux
Qu'un seul sache cela;
C'est le dernier des chants,
Excepté à celle seule
Dont je suis l'homme qu'elle prend dans ses bras

Et aussi qui est ma soeuur. (ou: Ou bien celle qui est ma soeur.)

Ce dernier chant doit donc rester secret et il est réservé aux relations dans lesquelles la générosité réciproque se manifeste sans arrêt. Le dernier vers est important. Ses traductions classiques sous-entendent plutôt : " soit celle qui me prend dans ses bras, soit ma soeur ". La conjonction utilisée par le scalde dans la version en Vieux Norrois est en effet très ambiguë. C'est eða dont un des sens possibles est une sorte de .soit . soit' comme dans les traductions classiques. Cependant, eða peut aussi signifier une sorte de renforcement, .et en plus', si bien que les deux sens sont également plausibles. Il y a sans doute ici une allusion aux mariages entre frère et soeur qui semblaient ne pas être la règles chez les Vanes et qui étaient déjà interdits chez les Ases. De nos jours, on parlerait plutôt d'âme soeur que de soeur consanguine, mais la force de cette sorte de fusion spirituelle et charnelle entre deux êtres est toujours présente.
Guido List présente une vue plus mystique que celle présentée dans les poèmes que nous venons de commenter. Il voit dans sa dix-huitième rune celle de la fusion avec Dieu puisqu'il conclut ses commentaires par un " Humain, fais un avec Dieu ! ". Son argument est que : " Du point de vue de la conception de la .dualité biunaire trifide' l'esprit humain sait s'unifier à Dieu, et ainsi, que ce soit en se rapprochant ou en s'éloignant de son intériorité, atteint la connaissance certaine ". D'une part, je n'ai jamais pu vraiment comprendre ce qu'est cette fameuse " dualité biunaire trifide " (en Allemand : beideinig-zwiespältigen Zweiheit . j'ai traduit zweispältig par .trifide' alors que son sens propre est de .deux fois fendu'). D'autre part, le poème runique anglo-saxon montre tout au long de ses strophes une tendance à nous présenter une version mystique chrétienne alors que cette strophe parle exclusivement des relations entre humains, tout comme le Dit de Hár. Il existe des runes dédiées aux aspects mystiques de la vie, d'autres aux aspects des relations avec la nature. Il ne me paraît pas du tout étrange que certaines runes ne traitent que des relations entre humains si bien que Gebo (et Wunjo, la rune suivante) me semblent en effet typiques de ces runes de l'humanité. Ceci étant, l'interprétation de List est certainement exacte pour certains humains particulièrement mystiques et qui négligent (ou même méprisent) les interactions avec les autres humains. Cet isolement, même s'il est splendide, me semble à contresens de l'ensemble du message runique qui, précisément, présente une vue complète de l'humanité sans en négliger aucun aspect.

 

Conclusion :

Le dit de Hár spécifie que c'est seulement à sa femme, si elle est son âme soeur, qu'un homme dira " Gebo ". C'est le point de vue d'Ódhinn, un homme, mais il est bien évident qu'une application symétrique de Gebo existe pour les femmes. Il est absolument certain que les femmes utilisaient les runes et même les enseignaient à leurs partenaires masculins. C'est donc seulement à son mari, s'il est son âme frère, qu'une femme dira " Gebo ".
Gebo est donc la rune de la générosité, du don, du partage, de l'amitié et des relations équilibrées entre deux humains. Vous ne l'utilisez qu'avec ceux qui sont vraiment très proches de votre c.ur.

Sur l'utilisation de Gebo (et des autres runes)
Vous aurez remarqué que je parle très peu de l'utilisation pratique des runes. La raison en est que les livres mystiques regorgent de conseils sur leur utilisation, justement. le seul problème est que ces livres s'appuient sur des connaissances issues de visions, comme les runes armanes de Guido List (et les livres les plus connus, ceux de Edred Thorsson et de Freya Aswinn suivent la tradition armane) ou de préjugés dits populaires issus des multiples déformations que la religion révélée dominante a imposées aux .sorciers', à ceux qui devaient pratiquer en secret l'art de la magie. La pratique en secret, sans que puisse se constituer une confrérie d'experts qui discutent entre eux de l'efficacité et surtout de l'inefficacité de leurs pratiques, conduit à une propagation de l'erreur plutôt qu'à la propagation de la vérité. C'est pourquoi vous me voyez reprendre de façon presque tâtillonne les rares traces des connaissances antiques. C'est pourquoi j'essaie de bien comprendre l'idée qui se cache sous le nom de la rune et même, vous l'avez vu, les idées multiples mais cohérentes entre elles que la rune contient. Vous les utiliserez ensuite à votre façon, mais en associant un concept conforme à la tradition antique de chaque rune. Par exemple, Fehu n'est pas une rune de la masculinité triomphante mais celle de la douceur féminine, Thurisaz n'est pas une rune de protection mais une rune d'agression . et Gebo n'est pas une rune qui vous donne un pouvoir en amour, mais une rune de générosité et d'échange égalitaire. Ne comptez donc ni sur Gebo ni sur aucune autre rune pour vous donner un pouvoir qui vous permettra de contraindre d'autres personnes.

 

Huitième rune : Wunjo

mots étymologiquement apparentés:

  • Allemand : Wonne (bénédiction, joie)

  • Anglais : wonder (merveille, miracle).

Wunjo, la félicité, n'est pas présente dans le Futhark viking, comme Gebo. Comme Gebo, elle illustre des concepts relatifs aux individus, plutôt qu'aux sociétés ou aux Dieux. Cet individualisme n'avait plus guère de place dans une civilisation guerrière, ce qui explique peut-être qu'elles aient été ainsi rejetées. Le poème anglo-saxon et le Dit de Hár, plus archaïques, ont conservé cet équilibre admirable du Futhark ancien : il nous enseigne les entrelacs subtils de notre société, de nos Dieux, des forces de la nature et des relations entre humains.

Wunjo se présente sous les deux formes Wunjo, forme 1 et Wunjo, forme 2 qu'on trouve en nombre quasi égal parmi les runes scandinaves datées entre 175 et 400, mais devient plus courante après 400 en Scandinavie. Au contraire, sur le continent et en Angleterre domine entre 400 et 750. En somme, comme Thurisaz, Wunjo peut être pointue ou arrondie, surtout à l'origine.

 

Poème runique en vieil anglais

 

Wunjo, forme 3 wen (joie ou espoir, attente, probabilité) ne cesse de celui qui connaît peu malheur, douleur physique, et chagrin.
Il obtient succès et bonheur et assez de (protection dans les) forteresses (burga)


On dirait que le poète fait ici un sorte de jeu de mot : le Vieil Anglais burg (nominatif, accusatif et génitif pluriel, burga) signifie place-forte, et byrga (nominatif singulier) signifie sécurité. La structure de la phrase interdit d'utiliser un nominatif et donc byrga, qui serait logique, est rejeté, mais avoir « assez de places-fortes » a été considéré par les experts comme n'ayant pas grand sens, alors que « assez de sécurité » leur semblait plus clair, ce qui explique que la mienne diffère des traductions classiques.

Ce poème est très clair et il est intéressant du point de vue historique, montrant l'importance des places-fortes, assurant une protection contre les incursions ennemies, dans la vie courante de cette époque. Je suis d'ailleurs aussi très étonné que Wunjo n'ait pas subi de christianisation. Il s'agit bien de joie matérielle, rien ne fait allusion à la joie religieuse dans cette strophe. Wunjo ayant résisté à la .mystication', il faut la rattacher aux plaisirs physiques, au bonheur de la vie tranquille, et non à cette sorte de félicité extatique que les mystiques vantent. On a bien droit à un peu de bonheur tranquille en ce bas monde, semble nous dire gentiment Wunjo.

Wunjo n'existant pas dans le nouveau Futhark, il est un candidat logique pour la dix-septième strophe du dit de Hár qui, précisément, fait une allusion peu voilée au plaisir sexuel que l'homme peut apporter à la femme.

 

Dix-septième strophe du Dit de Har

J'en connais un dix-septième
La jeune femme libre (ou la jeune .femme-lige en amour')
Se privera difficilement de moi.
Ces chants
Garde-les en mémoire, Loddfáfnir,
Ils ont manqué longtemps
Bien qu'ils soient bons,
Si tu les utilises à voir l'avenir, (ef þú getr nýt)
Si tu les acquiers,
La nécessité si tu l'acceptes.


Contrairement aux traductions classiques, je vous propose une version très près du texte, excepté pour deux expressions.

La première est .la femme libre' qui traduit le simple mot vieux norrois : man. Les traduction classiques disent « la jeune fille » ou même « la vierge » alors que man est un mot aux sens multiples. Il peut signifier un .prisonnier de guerre', et donc un .homme-lige', mais aussi une jeune fille, une femme-lige (souvent au service sexuel de son maître), et enfin, dans les mots composés, comme man-rúnar (.les runes d'amour') ce mot a le sens de .amour'. De plus, le sens de .femme obligée de fournir un service sexuel' n'est pas possible à cause du vers suivant qui suppose qu'elle est capable de se détacher de son amant. C'est pourquoi je pense que le mot man désigne ici une femme libre de ses faveurs qu'on appelle de nos jours une .femme libérée' et qu'on couvrait d'insultes il n'y a pas encore longtemps. Cette femme libérée est en effet difficile à fixer et Ódhinn se vante d'être capable de fixer (de rendre lige : de redonner sa fonction primitive à cette man) grâce au chant associé à la rune Wunjo.

La seconde est ef þú getr nýt. Le mot getr issu du verbe geta (.obtenir' - to get en Anglais), sous cette forme, signifie simplement .il y a' et n'apporte donc que peu de sens. Par contre, il existe un jeu des enfants islandais qui getrask (.se tirent leur avenir' - une forme réflexive de geta) avec de petits coquillages. D'ailleurs, un des sens possibles de geta est en effet .deviner'. Mais il est clair qu'il s'agit de mon interprétation plus que d'une traduction strictement grammaticale.

En opposition avec Gebo, il ne s'agit plus maintenant de trouver son âme-soeur mais de fournir tant de satisfaction sexuelle à une femme libre qu'elle va renoncer à cette liberté. Cette attitude est celle du séducteur qui cherche le plaisir sexuel, c'est pourquoi j'associe Wunjo au plaisir .de la chair' en général, et bien entendu au plaisir d'amour. On notera bien qu'il n'est question ici d'aucune contrainte dans la violence, c'est une contrainte par le plaisir dont Ódhinn se vante.

Ma traduction introduit une autre notion dans l'usage de Wunjo. Les chants associés à cette rune ont été longtemps oubliés (« Ils ont manqué longtemps ») et retrouvés grâce à Ódhinn. Et Ódhinn affirme qu'on peut les utiliser à voir l'avenir (ef þú getr nýt) si on apprend à s'en servir (« Si tu les acquiers ») et si on accepte les décisions du destin (« La nécessité si tu l'acceptes »). C'est la seule allusion à l'usage des runes pour lire l'avenir que j'ai trouvé dans la littérature ancienne relative aux runes alors que la littérature moderne regorge de méthodes et conseils pour les utiliser à cette fin. Ainsi, d'après le Dit de Hár, la première condition pour connaître l'avenir est de l'accepter tel qu'il se présentera, d'accepter que, justement, cela ne .serve à rien' de le connaître. Toutes les autres allusions que j'ai pu voir dans cette littérature ancienne quant à l'usage des runes est qu'elles aident à forger un avenir considéré comme positif par le sorcier, et non pas à simplement le prédire.

 

Conclusion :

Wunjo est la rune du confort et des plaisirs physiques, de la vie heureuse et tranquille. Le poème runique vieil-anglais insiste sur la sérénité et le Dit de Hár sur le plaisir sexuel associés à cette rune. C'est pourquoi je pense qu'on peut sans hésiter l'associer aux concepts de plaisir physique et de confort qu'apporte bonne santé morale et physique. Les aspects mystiques du bonheur ne sont pas associés à cette rune.

Elle apporte à la chamane et au chaman la solution à une des énigmes de la vie chamanique : comment est-il possible de vivre sans désespoir cette familiarité incessante avec la mort qu'exige le rôle principal des chamans qui est de rejoindre les âmes des morts et de les emmener - de gré ou de force - vers leur prochain séjour ? C'est le miracle de la vie que chaque respiration soit une délectation et que chaque respiration soit un pas de plus vers la mort. Mais il est certainement contradictoire que d'apprécier pleinement les délices de la vie physique sans restriction ni réserve soit la condition à laquelle la mort puisse être pleinement acceptée : le rôle de Wunjo est de nous aider à surmonter cette contradiction. En opposition au mysticisme classique des religions révélées, mysticisme qui tend à « séparer l'âme et le corps », à « mépriser les honteux plaisirs de la chair », « à élever son âme vers les hauteurs divines », Wunjo nous offre une image d'une sainteté bonhomme et humble, plus proche de celle de la chamane Kamchadale [1] que de celle du moine chrétien.

Nous venons de voir la huitième rune de l'ancien Futhark germanique, c'est-à-dire la dernière de ce qu'on appelle souvent le premier ætt (.famille') de runes. Les poèmes de l'Eddas parlent de chants et non d'ætt mais il est en effet logique de considérer, comme la plupart des utilisateurs des runes, qu'elles se divisent en trois ensembles de huit, chacun constituant un ætt. On a l'habitude de donner à chaque ætt un nom associé à la première rune de l'ætt, si bien que le deuxième ætt est celui de la grêle (rune Hagla), le troisième celui du dieu Tyr (rune Tiwaz). J'ai souvent vu ce premier ætt appelé par le nom du dieu Freyr, dieu de la fertilité masculine, alors que les textes semblent associer la première rune, Fehu, plutôt à la douceur féminine, et donc à sa s.ur Freyja. Je propose ainsi d'appeler le premier ætt par le nom de Freyja plutôt que par celui de Freyr.

 

Neuvième rune : Hagla

Mots étymologiquement apparentés:

  • Allemand, Hagel (grêle),

  • Anglais, hail (grêle).

Sa graphie est soit hagla ou hagala, soit hagla ou hagala. La forme hagla ou hagala et sa variation hagla ou hagala sont constants en Scandinavie de 175 à 700. Inversement, hagla ou hagala est constamment majoritaire sur le continent et en Angleterre mais peu attestée avant 400.

Un argument supplémentaire en faveur de la prise en compte de ces familles de huit runes tient en la rupture brutale entre la septième et huitième runes et les trois suivantes. Gebo et Wunjo sont des runes de félicité pour l'humain alors que Hagla, Naudiz et Isaz expriment une forme de brutalité exercée sur les humains, soit par les éléments soit par le destin.

Commençons par quelques mots sur le nom de cette rune. Les noms des runes sont données dans une langue particulière, le langage des inscriptions runiques. Cette attribution est faite par des spécialistes de la linguistique historique qui utilisent leur connaissance de l'ensemble des noms donnés à cette rune dans des langues ultérieures (comme le Vieux Norrois ou l'Anglo-Saxon), et une grammaire qu'ils ont reconstitué à partir des inscriptions runiques. D'après cette grammaire, la plupart des mots dont la racine se termine par une voyelle prennent un 'z' au nominatif (représenté par la rune Algiz de l'ancien Futhark, celui que nous étudions ici. En écriture runique, ces mots se terminent donc par un hagla ou hagala. Cette règle est rencontrée très souvent dans les inscriptions runiques. C'est pourquoi, je le suppose, de nombreux mystiques de la runologie tiennent absolument à appeler la rune Hagla (ou Hagala) par le nom de Hagalaz. Les grammairiens du runique, plus modestes qu'eux, ont observé une instance du nom complet de cette rune sur une inscription runique datée du début du 6ème siècle, inscrite sur la 'Lance de Kragehul', écrite en runique HAGALA, et ils ont pris en compte cette anomalie remarquable dans leur grammaire. D'ailleurs cette inscription commence par un classique « ek erilaz . » ('moi, le maître des runes' .) qui montre bien que c'est volontairement que le maître des runes n'a pas mis de 'z' à la fin de hagala. C'est pourquoi ils font une exception de ce mot, et se gardent bien de corriger l'orthographe du maître des runes qui connaissait son langage un peu mieux, peut-être, que tous les (pseudo-)runologistes qui se permettent de le corriger. Quant la différence Hagla-Hagala c'est simplement une inflexion possible. En choisissant de dire Hagla plutôt que Hagala, je ne change pas réellement le mot, je choisis une inflexion plus dure que celle choisie par le maître des runes.
Ce dernier choix est motivé par le texte de l'inscription de la lance de Kragehul qui associe des casques brisés à Hagala. Krause traduit cette inscription par : «Moi, le maître des runes, je m'appelle Serviteur Asgisls (Asgisls = otage de l'ase). Gebo Ansuz (3 fois) magie effective de Gebo Ansuz. Briseur de casques Hagala je consacre à G. » (= 'je consacre Hagala le briseur de casques à G'). Cette inscription est certainement un charme d'agression destiné à renforcer les pouvoirs de la lance appartenant à G[1]. En choisissant Hagla, le maître des runes aurait insisté sur l'aspect brutal de son charme, contredisant la générosité associée à Gebo. Les poèmes runiques, inversement, insistent sur l'aspect brutal de cette rune, et c'est pourquoi, de mon côté, j'ai choisi l'inflexion Hagla. Il est évident que l'inflexion choisie doit dépendre de l'usage que l'on désire faire de cette rune.

Tous les poèmes disent que Hagla est la rune de la grêle, et donc elle introduit le premier concept runique lié au monde naturel. Dans cet ætt, cinq autres runes décrivent évidemment un phénomène naturel : la glace (Isaz), la récolte de l'année (Jeran), l'if (Ihwaz), le renne ou les ajoncs dans le poème anglo-saxon (Algiz), le soleil (Sowelo). Cela nous poussera à nous demander, pour deux autres runes de cet ætt, celle de la destinée (Naudiz) et surtout la mystérieuse rune Pertho, en quoi peuvent-elles représenter des phénomènes de la nature.

 

Poème runique islandais

 

hagla ou hagala c'est un grain froid,
L'averse de verglas,
Et la maladie des serpents'

grando. (grêle) hildingr (roi guerrier) Wimmer appelle cette rune hagall, comme il le fera pour le dessin de la rune du poème viking. En effet, d'autres manuscrits donnent ce donnent ce nom, en vieux norrois, à cette rune. Par exemple, le commentaire latin du Þrideilur Rúna : Hagall Grando (Hagall Grêle), algida seges (le froid champ de blé) Globorum pluvia : vermium morbus(la pluie des Boules : la maladie du ver) On admirera l'astuce du commentateur qui donne un image un peu différente de celle du premier vers du poème en Vieux Norrois : un champ de blé, c'est une grande quantité de grains, comme une averse de grêle peut produire un 'champ' de grêlons. Ces images montrent une averse battante de grêle, comme celles qui recouvrent le sol de grêlons, c'est pourquoi je vois là des images assez brutales.

C'est une image classique en poésie scaldique, comme Snorri Sturluson le souligne, d'appeler l'hiver, 'l'ennemi du serpent'. Une autre image scaldique est d'appeler un serpent 'dragon' , comme nous l'avons déjà signalé en parlant de Fehu. Ainsi, le vermis du Latin (ver . ici au génitif pluriel :vermium), c'est le snákr (serpent) du Vieux Norrois, c'est-à-dire un dragon. Le dragon, créature de feu, pourrait ainsi difficilement supporter la grêle.

Cependant, une autre interprétation peut être aussi donnée de cette opposition entre 'serpent' et Hagla. Au chapitre 2, nous avons souligné que la viande de serpent est consommée par ceux qui désirent commettre un parjure, ou se libérer des lois sacrées des humains. Hagla fonctionnerait alors comme une sorte de froid (et non de feu) purificateur pour interdire cette sorte de nourriture, c'est un symbole de pureté. Cela me fait penser aux médecins modernes qui brûlent les verrues à l'azote liquide. Les nordiques devaient connaître des températures de l'ordre de -50° qui provoquent en effet des sortes de brûlures.

Nous avions signalé une énigme relative à la grêle dans les Énigmes de Gestumblindi :

Comme des oiseaux blancs,
Volent les pierres, ...

Dans cette énigme, la blancheur et la dureté de la grêle sont mises en avant plutôt que le froid.

Hagla est la neuvième rune du Futhark ancien, mais la septième du poème viking :

 

Poème runique viking

 

hagla ou hagala est le plus froid des grains.
Le Christ donna forme à l'ancienne demeure.

Snorri Sturluson, dans son Langage de la poésie (Skáldskaparmál) donne une liste impressionnante des images que les poètes scaldiques pouvaient utiliser. Au milieu de nombreuses images païennes, il en fournit aussi pour le christ, dont l'une d'elles est « créateur du ciel et de la terre », ce qui s'accorde parfaitement avec le poème viking. Cependant, remarquons combien l'importance du froid est soulignée dans ce poème. En nous souvenant, de plus, des mythes nordiques de la création du monde : l'eau dégoulinant du givre fondu créa le premier géant, Ymir, et notre monde fut bâti à partir des éléments de son corps. Voilà qui permet de mieux comprendre l'allusion au monde ancien, et je crois que l'on peut supposer que la version actuelle est une christianisation et que le poème original disait « Ymir donna forme au monde ancien ».

En tout état de cause, ce poème fait comprendre que Hagla est le matériau à partir duquel le monde a été formé, et dans lequel toute vie a trouvé sa source, selon la mythologie nordique. Alors, appelez-le 'grêle' ou 'christ' ou 'big bang', si cela peut vous rassurer en vous donnant l'impression d'être chrétien ou rationnel, Hagla est, dans cette mythologie, l'origine de l'univers qui aurait donc pris place dans un tourbillonnement glacé. Notre imagination moderne tient absolument (je crois) à associer la création du monde à une explosion dégageant une chaleur intense, alors que l'imaginaire nordique associe un froid intense et violent à ce processus.

 

Poème runique en vieil anglais

 

       hagla ou hagala Hægl (grêle ou tempête de grêle) est la plus blanche des graines;
elle tourbillonne depuis les hauteurs du ciel, elle tourne dans l'averse de vent; ensuite elle devient de l'eau.

Le poème anglais semble une simple répétition de ce qui a été dit. En fait, il évoque plutôt la blancheur que le froid, donc l'idée de pureté, comme la dernière image du poème islandais. Que la grêle se transforme finalement en eau est tout à fait évident et ne mériterait pas d'être signalé si cette transformation n'était pas précisément celle qui fait de l'eau chargée de pouvoir. L'eau de grêle fondue est de l'eau qui contient le pouvoir des origines de la vie, elle est donc tout à fait spéciale.

Hagall étant la septième rune du poème viking, nous lui associons la septième strophe de la partie du Dit de Hár consacrée aux runes :

Septième strophe du Dit de Hár :

J'en sais un septième :
Si je vois le hall
En flammes autour de mes compagnons de banc,
Elles ne sont pas si fortes
Que je ne puisse m'en préserver
Quand je chante-hurle ce galdr.

C'est donc la rune symbole des chamans qui ressortent purifiés de leur contact avec le feu. Nombreux sont ceux de nos contemporains qui ont touché des charbons ardents sans se blesser, et qui pourront témoigner de la purification que cela comporte. C'est un des thèmes chamaniques les plus répandus. On ne s'attendait pas spécialement à rencontrer Hagla comme protecteur du feu. Cependant, son rôle purificateur montre sa grande parenté avec le feu. De plus, les chamans soumis à l'épreuve du feu sont décrits comme en sortant grelottants de froid, tout comme si une 'hagala' les avait protégés de la chaleur au point de les glacer.

 

Conclusion :

Hagla est la rune de la grêle, de la pureté, du froid, de la blancheur, de la maîtrise du feu. Elle est aussi la rune d'une création de l'univers opérée dans une 'grande explosion' glacée. Je l'appellerais Hagala, plutôt, pour dire qu'elle est exactement ce qui permet de s'opposer aux forces du feu.
Dans son inflexion Hagla, cette rune 'brise les casques', elle est agressive, et dans son inflexion Hagala, elle permet de se défendre du feu, elle devient défensive, une rune de protection comme Fehu, mais une rune de protection par la force alors que Fehu protège par la douceur.

Je n’aime guère forcer une cohérence logique entre concepts runiques du fait qu’ils représentent une mystique qui n’a pas besoin de se plier aux lois de la logique. Cependant, il est remarquable que le cosmos soit créé par une explosion glacée et que notre monde, sans doute déjà créé implicitement lors de ce big bang de glace, existe emprisonné dans la glace – logiquement issue, en effet, de ce big bang – mais ne se manifeste qu’après que Audhumla l’ait faite fondre en la léchant. Mais qu’Audhumla venait donc faire en notre galère est une question pertinente, mais cette question se pose évidemment pour toutes les déités créatrices de l’univers ou du monde. Au moins, Audhumla est une sorte de déité plus modeste que celles règnent actuellement, elle se contente de révéler le monde à son existence, elle ne le crée pas. Associée à Fehu, elle est l’image d’une douceur féminine, venue on ne sait d’où, qui aurait donné naissance à notre univers, sans le créer, tout comme une femme nourrit puis donne naissance à son enfant sans qu’elle en soit la créatrice.

Nous observons donc que la mythologie nordique nous propose une vision imagée – avec cette vache qui ressemble à s’y méprendre à la sympathique vache rieuse de Benjamin Rabier qui orne tant de boîtes de fromage fondu ! – mais cohérente de la création du cosmos et de la création de notre univers. De plus, cette création fait appel à des forces naturelles et non à un dieu créateur tout puissant. En dehors tout contexte religieux personnel, j’avoue trouver ces mythes infiniment plus sympathiques, et plus crédibles, que les mythes des grandes religions révélées

[1] Bien entendu, on pourrait commenter longuement le sens de cette inscription . Gebo Ansuz peut être vue comme une allusion à la générosité de l.Ase qui jette sa lance par-dessus la tête des ennemis pour déclarer qu'il est prêt au combat, et le mystérieux Mr. G. de la traduction de Krause peut désigner Gebo elle-même.

 

Dixième rune : Naudiz

Mots étymologiquement apparentés:

  • Allemand, Not (nécessité, besoin)

  • Anglais, need (besoin)

Formes :

 On la trouve écrite indifféremment sous les deux formes et qui sont utilisées de façon équivalente avant l'an 400. Après 400 les Scandinaves tendent à préférer et les poèmes runiques utilisent même , comme vous le voyez ci-dessous. En effet, dans les runes vikings, il deviendra important de distinguer ces deux formes puisque Ár : récolte de l'année), appelée Jeran en langage des inscriptions runiques germaniques anciennes, prend la forme (et la forme dans les poèmes runiques)

 

Poème runique islandais

 

c'est les affres de la femme lige (= de la serve)
Et le poids d'un choix, ("le poids de la responsabilité" - þungr kostr)
Et un travail porteur de fatigue.
opera (travail) niflungr (Nibelung)

Wimmer appelle cette rune nauð (nécessité, servitude), de même que la rune viking, dessinée de la même manière. Ce texte est assez clair et ne nécessite que quelques explications de détail.

D'abord, nous avons déjà rencontré une "femme lige" dans un vers du Dit de Hár que nous avons associé à la rune Wunjo. Cependant, le mot Vieux Norrois utilisé alors est man, qui a plusieurs sens, et j'ai choisi d'utiliser un sens considéré comme graveleux, celui de "femme libre en amour". Ici, le mot utilisé est þýr, qui désigne une sorte d'esclave et qui n'a aucun sous-entendu sexuel. Ce premier vers décrit bien de l'horreur d'être une esclave, sort qui semble donc pire pour une femme que pour un homme.

Le deuxième vers, souligne l'importance d'assumer ses responsabilités sans rechigner, sans chercher à toujours trouver un coupable hors soi-même, comme cela est la règle. Bien entendu, on pense aux procès intentés maintenant pour tout et pour rien à toute personne qui peut être vaguement responsable des bêtises que nous avons nous-mêmes commises. Je ne crois pas que cette attitude soit au fond si moderne que cela, et l'affirmation de ce deuxième vers montre qu'il est, mais qu'il a aussi toujours été, bien nécessaire de rappeler ceci aux humains. Le deuxième vers souligne aussi que ce n'est pas facile.

Il est clair qu'une des caractéristiques de la civilisation nordique ancienne est une admiration sans bornes pour l'humain actif, un mépris profond pour le paresseux qui se marque encore dans le mot Allemand faul qui signifie à la fois "fainéant" et "pourri". On ne peut donc pas interpréter le troisième vers comme un éloge de la fainéantise. Dans le contexte des autres vers (et, nous allons le voir, des commentaires en Latin), c'est plutôt un rappel de l'horreur du travail forcé, du travail exercé sous la contrainte.

Les Niflungar vieux norrois sont devenus les Nibelungen en Allemand. Bien entendu, la magnifique mais terrible saga des Nibelungen est un bon exemple de destinées inexorables, mais leur nom lui-même s'accorde à cette destinée comme nous allons le voir maintenant. Un peu d'étymologie va nous servir à mieux comprendre ce que signifie niflungr, et sans doute, aussi Nibelung. Le mot vieux norrois nifl signifie "brume, brouillard" tout comme le mot allemand Nebel. C'est pourquoi il est d'usage d'attribuer la signification de "les ténébreux" aux Niflungar et aux Nibelungen. Malheureusement pour cette interprétation, il se trouve qu'on rencontre des formes anciennes de ce nom dans les poèmes eddiques, et il est alors épelé hniflungr, un mot qui se rattache à la racine hnefi qui signifie soit "poing, épée" soit "la première pièce jouée au jeu de tafl" [1], soit encore le nom d'un Dieu de la mer. Ainsi, ces noms évoquent soit une arme, soit une personne qui se met en avant, soit un Dieu, mais n'évoquent certainement pas quelque chose d'obscur et de trouble comme on le croit souvent. Pour moi, il est clair qu'un Nibelung, c'est le premier pion du couple royal, le plus actif des soldats, mais celui qui supporte la charge, telle est sa lourde destinée. De ce point de vue, le niflungr, comme la femme lige accablée de travail, comme le responsable, comme celui fatigué de tant de travail, est une illustration des contraintes dans lesquelles les Nornes nous tiennent.

Le commentaire latin du Þrideilur Rúna appelle cette rune Naúd en Vieux Norrois et dit :

Naüd calamitas : (Naúd désastre :) Mancipÿ opella. (labeur de la propriété.= labeur de celui qui est une propriété, de l'esclave.)

adversa sors : (sort malheureux :) periculosus labor. (travail dangereux.)

En fait, le mot latin calamitas évoque tout ce qui endommage la moisson sur pied et ce commentaire rattache donc la calamité à un désastre agricole. Il me paraît remarquable que ce ne soit pas Hagla qui reçoive cette attribution (Hagla est un champ froid de graines !) mais Naudiz. Les désastres agricoles causés par la grêle ne devaient pas être courants, au contraire de ceux causés par un gel tardif.

 

Poème runique viking

 

Naudiz ne laisse guère de choix.
nøktan kælt í froste

  • Traduction classique : Nu, il a froid dans le gel.

  • Traduction personnelle : naudieza rafraîchi le dénudé durant le gel)

Analyse du premier vers :

 

Quand il dit que nous n'avons guère le choix, le poème runique insiste plutôt sur la maigreur des choix qui nous sont offerts. En effet, le mot Vieux Norrois pour "guère", neppr, correspond bien à l'Anglais littéraire scant, "maigre", presque "avare".

Naudiz est donc la nécessité, dont l'aspect contraignant est fortement souligné. On notera cependant que le poème ne dit pas qu'elle ne laisse aucun choix, mais qu'elle contraint fortement nos choix. C'est la nécessité des Nornes, celle qui contraint le hasard à se manifester selon un dessein. Ce simple vers propose une alternative entre le darwinisme strict qui tient à ce que tout ce que nous observons soit l'effet du hasard seul et les théories fantaisistes de l'«intelligent design» américain (en Français, on dit soit "but intelligent" soit "dessein intelligent") qui veulent une intelligence divine derrière chacune des petites manifestations de la nature, en particulier derrière le destin de l'humanité - auquel il est accordé une importance démesurée dans notre civilisation. La position du poème runique, qui me paraît la position raisonnable, ne retire aux divinités ni la possibilité d'avoir un dessein, ni celle d'être capables de confier certaines tâches au hasard [2]. Quant à nos destinées individuelles, c'est encore plus évident: seul l'imbécile peut se croire complètement libre, inconscient qu'il est des multiples contraintes que sa génétique et son environnement social font peser sur lui. Inversement, seul l'hypochondriaque total peut se croire habité de "démons" multiples qui, tels des maladies, tirent les ficelles de sa vie. Il existe cependant des destins terribles, comme ceux des victimes de génocides, dont on se demande quelle liberté il leur restait face à leurs bourreaux et qui sont soumis à une Naudiz infiniment plus contraignante que celle de la majorité des humains.

 

Analyse du second vers :

nøktan kælt í froste

La traduction classique, comme d'habitude, cherche au plus banal et décrit de façon assez plate l'aspect physique de cette nécessité, c'est le dénuement, la pauvreté qui vous laisse geler dans le froid. En fait, il me semble qu'une précision sur le sens des mots et une petite correction grammaticale nous suffiront pour rétablir la grandeur - et même une certaine horreur - associées à ce vers. Tout d'abord, le verbe kæla est un peu inattendu car il ne signifie pas "refroidir" mais simplement "rafraîchir". Il ne s'agit donc pas de « refroidir dans le gel » mais de « rafraîchir dans le gel », comme si l'être à rafraîchir avait trop chaud. Du point de vue grammatical, il manque deux mots dans ce vers, l'un au nominatif (le sujet de kælt), le second à l'accusatif car la terminaison en .*an. de l.adjectif nøktan est une forme classique d'un accusatif masculin, il manque donc le nom auquel s'applique cet adjectif. Pour résoudre ce problème, les universitaires ont préféré oublier l'accusatif probable de nøktan en introduisant un "il" sujet, et en lui associant l'adjectif (qui aurait donc dû être au nominatif pour que cette solution soit acceptable). Cette solution est donc certainement inexacte et je préfère supposer que le nominatif est la rune elle-même, nauð, et je rajoute un "le", pronom complément d'objet direct, qui est qualifié par nøktan ; d'où ma traduction qui signifie : nauð rafraîchit celui qui est dénudé quand il gèle. Reste à savoir ce que ce rafraîchissement peut bien signifier, et qui est "le" rafraîchi.

 

Pourquoi rafraîchir ?

 

Celui qui est nu gèle bien entendu dans le froid mais, s'il est fort, il reste quand même une partie de lui-même qui garde une certaine chaleur, au moins tant qu'il ou elle reste en vie. Cette faible étincelle de la vie qui nous habite même dans les pires conditions, et bien Naudiz est là pour nous la "rafraîchir" encore, pour finir de nous glacer. Autrement dit, Naudiz achève le travail de gel que la vie physique exerce sur nous. C'est un "coup de pouce du destin", comme nous le disons, mais à l'inverse du sens habituel, celui qui nous enfonce la tête sous l'eau alors que nous avions encore un petit espoir. Il est difficile d'exprimer une détresse plus profonde, et notons-le quand même, sous une forme aussi discrète, une forme poétique qui contient toute la magie de Naudiz. La forme linguistique utilisée par le scalde s'appelle une litote, que nous connaissons bien par l'exemple de Chimène disant à Rodrigue : « Vas, je ne te hais point ». Ainsi, notre culture nous a habitués aux litotes gratifiantes qui disent le moins (de bien) pour signifier le plus (de bien). Inversement, le scalde utilise une litote pénalisante qui dit le moins pour signifier le pire, une forme à laquelle nous ne sommes pas habitués et qui est donc difficile à comprendre. Le verbe "rafraîchir" signifie donc, en fait, "glacer à mort". Cet effet de litote pénalisante n'est pas si rare dans la civilisation germanique qu'on puisse s'en étonner dans un poème runique.

 

Qui est rafraîchi ?

 

Bien entendu, on pense tout de suite à l'humain dont la destinée a des aspects terribles, ne serait-ce que la mort, cette disparition finale qui nous tracasse tant. La mythologie nordique nous fait aussi immédiatement évoquer ce fameux ragnarök [3], qui signifie "le destin des Dieux", et qui prend place après un « terrible hiver » nous dit la Völuspá. Au cours du ragnarök, les Dieux eux-mêmes sont "nus dans le gel" de ce terrible hiver, et ils se battent avec détermination contre les forces qui cherchent à les détruire. Il ont donc conservé une certaine chaleur. Cependant, leur destinée se chargera de les "rafraîchir" une dernière fois. Dans le mythe du ragnarök les Dieux eux-mêmes sont soumis à Naudiz, une force qui les dépasse et qui englobe l'univers entier.

De plus, nøktan est une forme irrégulière dont le nominatif est nøkviðr qui signifie en effet maintenant"nu", "dénudé" mais qui se décompose "évidemment" en nøk-viðr qui évoque plutôt un arbre dénudé (le mot viðr signifie "arbre"). Ainsi, nous disons « nu comme un ver » alors que le norrois semble dire plutôt « nu comme un arbre sans feuilles ». Et, bien entendu, dans le contexte du ragnarök, on pense à la destinée de l'arbre du monde, Yggdrasil, dont le sort après le cataclysme reste non dit dans les textes qui nous restent. La Völuspá nous décrit une sorte de paradis terrestre verdoyant où survit une nouvelle génération d.hommes et de Dieux, ce qui sous-entend qu'Yggdrasil a résisté à la nécessité qui a accablé les Dieux. Il me semble que le poème runique présente une autre version, celle où Yggdrasil lui-même est "rafraîchit" : l'univers entier retourne à l'état glacé qui était celui de son origine. Je ne sais quelle est la "vraie" version, il me semble cependant que l'astrophysique moderne elle aussi n'est guère optimiste quant à la destinée de notre univers !

Le poème anglais tient d'abord le même discours que les deux autres poèmes mais semble devenir ensuite moralisateur.

 

Poème runique en vieil anglais

 

naudiz Nÿð (dureté de la vie) (ou adversité, attaque, peine) est détresse sur la poitrine et peine des serviteurs.

Elle devient aide et guérison pour les enfants s'ils l'écoutent tôt.

La dureté de la vie est présentée comme une épreuve qui apporte leur salut aux humains à condition qu'ils l'acceptent assez tôt. Il y a ici encore une christianisation évidente qui donne cet air "opium du peuple" au poème runique anglo-saxon. Il n'est pas très difficile de deviner que le texte originel rappelait plutôt la grandeur de se soumettre à son destin, celui que les Nornes ont décidé pour vous. Certes, nul ne peut échapper à son destin, mais dans la civilisation germanique, c'est la grandeur de l'humain de l'assumer. Le poème original aurait ainsi ressemblé, certainement en mieux cependant, à :

Nÿð sans pitié oppresse les coeurs, la peine des femmes serviteurs,
Mais récompense les fils de l'homme qui acceptent l'arrêt des Nornes.

En effet, les Nornes portent en elles le pouvoir d'imposer la nécessité aux humains, aux Dieux et même à Yggdrasil selon mon interprétation du poème runique norrois. Les Nornes vivent à l'ombre d'une tonnelle formée du feuillage d'Yggdrasil, à côté du Puits d'Urdhr, comme le décrit la Völuspá :

Je connais un frêne appelé Yggdrasil,
Le fier arbre sacré,
Couvert d'une boue blanche,
D'où provient la rosée
Qui s'écoule en bas sur les vallées.
Toujours vert, il s'élève
Au-dessus du Puits d'Urdhr.
Près du puits, une tonnelle
Abrite les filles du Destin, Urdhr d'abord,
Puis, Skuld, la graveuse de runes,
Enfin, Verdandi, la troisième des Nornes.

Nous discuterons à nouveau de ce "frêne" en décrivant Ihwaz. Nous rencontrons ici les trois « filles du destin ». Une composante capitale du destin est ce que nous appelons "l'écoulement du temps", et la façon dont nous nous représentons cet écoulement. Une simple analyse de leurs noms [4] va nous permettre de mieux comprendre le temps mystique dont parlent les poèmes runiques. les reclasse dans nos concepts habituels liés au temps : Urdhr est la norne de ce qui est "devenu" ce qui a été accompli, et donc nous l'appelons la norne du passé. Verdandi est celle de ce qui est en état d'accomplissement, et donc nous l'appelons la norne du présent. Skuld celle de ce qui doit être et donc nous l'appelons la norne de l'avenir. Il faut bien remarquer que ce qui nous paraît évident, c'est-à-dire qu'il existe un passé, un présent et un avenir est une manifestation culturelle qui n'est pas partagée par tous les peuples dits primitifs. En l'occurrence, et cette vieille idée a trouvé sa maturité sous l'influence d'Einstein, le temps est considéré comme une coordonnée de l'univers, semblable à une des coordonnées de l'espace. On peut donc découper le temps en tranches, comme nous avons l'habitude de le faire pour l'espace. Que cette vision soit tout à fait objective pour l'univers, certes, et il ne me viendrait pas à l'esprit de contester la théorie de la relativité pour la description de l'univers physique. Maintenant, que cette vision soit exacte pour l'univers mental et surtout l'univers mystique me paraît une sorte d'aberration de la pensée occidentale. Urdhr nous dit que celui qui n'a rien accompli n'a pas de passé, qu'il n'a rien pour asseoir sa vie. Verdandi nous dit même que celui qui n'est pas en train d'accomplir quelque chose ne peut même pas prétendre à l'existence. Ces deux nornes présentent donc une philosophie de l'existence très claire : le cogito ergo sum de Descartes était vu dans la civilisation nordique comme un « J'ai agi donc j'ai été, j'agis donc je suis. ». Quant au "futur", il est ce que qui doit être c'est-à-dire qu'il est déterminé par nos actions passées et en devenir, il est notre þungr kostr, comme le dit le poème runique viking, le poids, le prix des responsabilités que nous avons déjà prises.

Notre langage empêche d'exprimer clairement cette conception du temps car il comporte la possibilité de fragmenter le temps et moi-même je m'empêtre dans mon langage pour essayer d'exprimer le fait que le temps n'est pas, dans une vue runique de nos destinées, divisible en morceaux. Bien entendu, cette conception runique affirme que le temps n'est pas divisible, que chaque "instant" de notre futur est lié aux "instants" de notre passé (ce qui est somme toute assez banal) mais elle affirme aussi que chaque "instant" de notre passé est indissociable de notre avenir, que nos actions forment un tout indissociable, comme si le temps n'existait pas et que notre vie se réduise à une seul "instant". Encore une fois, je ne rejette absolument pas ce que tout le monde sait de nos jours et qu'on peut résumer par le « je pense donc je suis » de Descartes et le « e = m*c2 » d'Einstein, quant à leur capacité à décrire l'univers physique. Je prétends simplement qu'il existe un autre univers, celui de la mystique, et qu'il n'est pas régi par les mêmes lois. Je tente de vous montrer combien les runes et les poèmes runiques décrivent l'univers mystique mieux qu'une pensée rationnelle parfaitement bien adaptée à l'univers physique. Pour mieux s'imaginer que ce "fil temporel" qui s'étend de façon longiligne dans l'univers physique peut devenir une sorte de pelote de fil réduite à un seul point dans l'univers mystique, on peut utiliser les images de la bande dessinée et de la science fiction. Quand elles veulent expliquer à leurs lecteurs les voyages dans le temps ou bien ce qu'elle appellent « l'hyper espace » permettant un voyage intersidéral instantané, elles ont pour habitude de décrire un espace-temps si fortement courbé que certaines de ces courbures se « touchent » les unes les autres. Ce qui me paraît un peu farfelu pour l'univers physique semble exactement ce que décrivent les poèmes runiques, pour un univers mystique. Notre vie physique s'étend bien sur une durée d'une centaine d'années mais, dans notre vie mystique, nous sommes morts à peine sommes-nous nés. A nous de gérer ce problème, tel est notre Naudiz.

Skuld est explicitement désignée comme une graveuse de runes, ce qui me porte à penser que ce serait même la Norne du þungr kostr qui aurait inventé les runes. Je pense donc que les Nornes, en tant que représentantes d'un destin contraignant et lourd à assumer, sont bien entendu plus spécifiquement associées à Naudiz, mais qu'elles sont présentes dans le Futhark tout entier. Écrire un Futhark, serait alors invoquer les Nornes qui sont appelées de façon systématique les « puissantes Nornes » dans l'Edda. Cette hypothèse, bien qu'elle ne soit pas étayée par un texte précis, est bien en accord avec l'ensemble des textes évoquant les Nornes.

Le Dit de Hár associe une forme de faculté de conciliation, d'apaisement des querelles à Naudiz.

 

Huitième strophe du Dit de Har :

 

J'en sais un huitième,
Utile à prendre:
Quand la haine grandit
Dans le coeur des fils des chefs de guerre,
Ceux-ci j'use (les uns contre les autres) rapidement (à) en payer le prix.
(þat má ek bæta brátt.)

Cette attribution à Naudiz peut sembler hors de propos dans les traductions classiques qui traduisent le dernier vers par un plat « j'apaise leurs querelles » en oubliant que le verbe bæta signifie en effet "améliorer" mais aussi payer la contribution " pour crime telle qu'elle a été décidée en assemblée (le þing)". Autrement dit, ce bæta est une allusion au fait que ces guerriers querelleurs sont contraints à faire face à leurs responsabilités, c'est bien le rôle de la rune Naudiz tel que nous venons de l'analyser. Plus généralement, il est évident que la nécessité est la seule arme réellement efficace contre les querelles futiles. Ansuz, rune de la parole, brise les chaînes, alors que Naudiz, rune de la contrainte, apaise les querelles. Dans notre civilisation bavarde, on penserait que c'est plutôt la parole qui apaise les querelles. Dans une civilisation de l'action, c'est Naudiz.

 

Conclusion :

Il est assez classique d'associer le pouvoir des Nornes à Naudiz. Comme je l'ai dit plus haut, c.est l'ensemble du Futhark qui me semble associé aux Nornes dont l'importance et les pouvoirs sont peut-être un peu cachés face aux exploits d'Ódhinn ou de Thórr. Ceci étant dit, il est clair que Naudiz est la rune des contraintes, de ce qui nous force à agir contre notre libre volonté, et les Nornes ont un aspect terrible qui s'accorde certainement avec Naudiz que je vois donc comme la rune des "terribles Nornes". Mais, si elles vous laissent en vie, ces contraintes sont aussi une source de connaissance. Comment connaîtrions-nous notre univers sans la contrainte incessamment ressentie de la pesanteur, ou sans la contrainte de la constance de la vitesse de la lumière, elle révélée par des expériences dues à d'astucieux physiciens ? C'est ce qui explique que j'associe le Futhark entier, en tant que source de connaissance, aux Nornes. Il arrive même que ces Nornes soient souriantes, on les appelle alors des Dises, et nous verrons que j'associerai la rune Pertho à cette aspect des Nornes.

Ainsi, Naudiz, rune de la nécessité et du destin, représente donc le pouvoir des Nornes dans ce qu'il a de terrible.

Nous venons de voir la rune Hagla, qui représente la naissance de l'Univers alors que visiblement Naudiz est associée à la fin de l'univers. Tous les deux sont des phénomènes naturels de première importance pour nous, mais ils nous dépassent complètement. L'humanité toute entière n'est qu'un minuscule point physiquement placé entre Hagla et Naudiz. Leur disposition côte à côte dans le Futhark montre bien que, mystiquement, rien n'existe entre ces deux runes, qu'elles englobent tout.

[1] : Le tafl est une sorte de jeu d'échec norrois. J'en parle à nouveau avec la rune Pertho.

[2] : Mon opinion personnelle est que les divinités sont certainement capables de comprendre au moins aussi bien que les meilleurs probabilistes les lois du hasard, et certainement mieux que la plupart des gens, moi par exemple, souvent un peu limités quant à ce sujet difficile.

[3] C'est pour le coup qu'un peu de coupage de cheveux en quatre est nécessaire ! Le mot que j'écris ici rök et qui signifie "destinée, jugement" s'écrit en fait r-"o cédille"-k alors que le célèbre Crépuscule (des Dieux) de Wagner s'écrit røkk et se prononce en effet à peu près de la même façon. On voit qu'une "minuscule" différence que nous avons même l'habitude de négliger, en écrivant "ö" aussi bien pour "o cédille" que pour "ø", entraîne une complète variation de sens.

[4] : Pour ceux qui désirent connaître le type d'arguments utilisés, voici ceux donnés par F.-X. Dillmann dans sa traduction de l'Edda :« Le premier, Urdhr, doit être sans doute rapproché du verbe« verda » (devenir) dont le prétérit pluriel offre le même vocalisme; dans cette hypothèse, Urdhr serait la personnification de destin passé. Le second, Verdandi correspond très précisément au participe présent de ce même verbe « verda » et peut donc être interprété comme la personnification du destin présent. Quant au troisième, Skuld, il est visiblement dérivé du verbe "skulu" (devoir), lequel contient implicitement la notion de futur; ce nom de Skuld serait ainsi la personnification du destin à venir ».

 

Onzième rune : Izaz  ( l'étude de cette rune feras l'objet d'une publication ultérieure par l'auteur )

 

 

Douzième rune : Jeran

Mots étymologiquement apparentés :  

  • Allemand : Jahr (année)

  • Anglais, year (année).

La forme (en petit format) prédomine de 200 à 400, mais elle devient obsolète après 450. Le type horizontal est rare mais précoce, aussi obsolète après 400. Les formes secondaires apparaissent en Scandinavie entre 450 et 600. Sur le continent, la forme se trouve encore en 550, les formes secondaires apparaissent vers 550.

On peut résumer l'évolution de sa forme par le schéma suivant :.

Dans les inscriptions postérieures à l'an 800 et dans les poèmes runiques, on rencontre la forme .et dans le poème anglo-saxon,

Tous les poèmes runiques l'associent à une sorte d'abondance mais il ne faut pas oublier que son sens premier est celui de "année" et qu'associer "récolte de l'année" à "abondance" est une marque d'optimisme, un souhait qui existe dans les faits puisque le mot Vieux Norrois ár possède ces deux sens. Le poème runique viking dit :

 

Poème runique viking

 

 est un profit [góðe] pour les humains.
Je reconnais que Fródhi fut généreux [ou rapide, ou plein d'énergie].

Wimmer appelle cette rune ár (année, abondance, et aviron). Le premier vers semble évident alors qu'il contient une sorte de jeu de mot. Comme d'habitude, l'accent sur le "o" de góðe n'est pas du tout certain. Par exemple, le manuscrit "Bartholinus" que j'ai cité en introduction, et qui est le manuscrit "A" de Wimmer, donne : goðe, une variation que Wimmer se garde bien de rapporter. Par ailleurs, je vous passe la multitude des versions fournies par les divers manuscrits. Seules les versions tardives donnent soit gooðe soit göde, tous deux indiquant un "ó" sans ambiguïté. D'autre part, le mot góði est rare alors que la mot goði est lui très courant : il désigne un prêtre païen (avant l'an mille) qui est en même temps un chef de clan. Si on lit goði, alors on obtient : «  est le godhi des humains », ce qui peut sembler ne présenter aucun sens. Cependant, nous allons voir que je vais associer cette rune au dieu Freyr dont l'importance populaire aux temps païens est incontestable. Ce premier vers comporte donc en filigrane un hommage à Freyr, sous forme de jeu de mot.

Que Jeran soit un góði (un profit) ou un goði (un prêtre) du Dieu de la fertilité, Freyr, elle apporte une sorte de bonheur matériel qui rappelle fortement Wunjo. Il est bien possible donc que Wunjo n.'ait pas réellement disparu des runes vikings, ce seraient Wunjo et Jeran qui seraient confondus dans Ár.

L'allusion à Fródhi contenue dans le second vers semble assez claire, et nous l'avons déjà un peu expliquée en parlant de Freyr, au chapitre 2. Dans le poème Chanson de Grótti, Fródhi est le roi pour lequel deux géantes ont moulé bonheur et prospérité. C'est le rôle du roi primitif d'assurer paix et bonnes récoltes. Jeran est la rune qui a ce pouvoir. Cette interprétation est renforcée par la légende associée à ce roi. Fródhi est un roi danois légendaire auquel est associé une longue période de paix et de prospérité. Ainsi, on peut associer sans aucune hésitation à Fródhi la fameuse formule de souhait de bonheur : til árs ok friðar (pour l'année bonne et pou la paix - árs, avec un accent aigu sur le "a" (note 1), est le génitif du mot ár = "l'année, la récolte de l'année", et a donc pris le second sens de "prospérité"). Or il se trouve que, dans le chapitre « Frá Frey ok Freyju » (Au sujet de Freyr et de Freyja) de son Edda en prose, Snorri Sturluson dit de Freyr :« ok á hann er gott at heita til árs ok friðar » = 'et il est bon de l'invoquer pour l'année bonne et pour la paix'.

Pour faire bonne mesure, le nom de cette rune en Vieux Norrois est justement Ár, c'est-à-dire que tout concorde pour faire de cette rune celle du dieu Freyr. Ces arguments sont à la fois si puissants et si simples que je suis stupéfait que la tradition académique n'attribue pas cette rune à Freyr. Nous parlerons à nouveau de cette erreur évidente en décrivant la rune Ingwaz, justement celle attribuée à Freyr par la majorité des experts. Pour satisfaire votre curiosité voilà rapidement la base de mon argumentation : Freyr était un Dieu extrêmement populaire dans le monde nordique antique. Par exemple, Snorri en dit encore : Freyr er inn ágætasti af ásum, c'est-à-dire 'Freyr est le plus renommé (ou apprécié) des Ases'. Ainsi, 'Ingwaz = rune de Freyr' attribue à Freyr une rune qui a disparu du Futhark viking, ce qui est donc absurde. Par contre, Jeran, qui prend le nom de Ár, est même la rune centrale de ce Futhark.

Un sens un peu plus caché de ces vers est qu'il souligne la différence entre le Dieu Freyr et l'homme Fródhi. Comme pour les autres runes, le magicien germanique se servait sans doute de cette rune comme d'un intermédiaire entre lui et Freyr. Jeran lui dit aussi : « N'oublie pas que tu es un simple humain ! » en lui rappelant la fin de la légende de Fródhi telle qu'elle nous est donnée par la Chanson de Grótti. En somme, le poème prend la défense de Fródhi en rappelant qu'il a été aussi un roi généreux, comme tout roi nordique normal, mais cet homme/femme de grande culture qu'était le magicien nordique ne peut ignorer une partie de cette légende : les géantes créatrices de prospérité, Fenja et Menja, ont été exploitées sans répit par Fródhi et elles ont fini par le tuer. Bien entendu, les sens exotérique de « il ne faut jamais surexploiter ses serviteurs » est contenu dans ce vers. Mais vous savez que je regarde, autant que possible, ces poèmes comme des témoignages de la magie telle qu'on la pratiquait dans le monde nordique.

En transposant l'évidence ci-dessus aux conditions dans lesquelles exercer la magie, on trouve deux leçons dans ce vers.

Premièrement, « Tu feras prospérer ta magie en utilisant deux forces féminines primitives, Fenja et Menja. » Les experts donnent plusieurs sens possibles à ces noms, mais de Vries, dans son dictionnaire étymologique du Vieux Norrois, n'en donne qu'un seul : Fenja est 'celle qui atteint son but' et Menja est 'la femme-lige' (ce nom est dérivé du mot man que nous avons vu avec la rune Wunjo). Ainsi, opiniâtreté et fidélité, présentées ici comme des qualités féminines primitives, doivent être acquises par le magicien s'il désire pouvoir exercer son art. « La belle affaire ! » me direz-vous. Et bien, en effet, et malgré les apparences, ceci n'est pas banal du tout. Dans la mesure où j'attribue cette rune à Freyr, je peux considérer que ce poème parle d'une magie associée à Freyr, fondée sur l'opiniâtreté et la fidélité. D'un autre côté, on connaît les sources de la magie d'Ódhinn : ses deux corbeaux Huginn (pensée) et Muninn (mémoire). Ainsi, la magie d'Ódhinn se fonde aussi sur deux qualités, mais elles sont celles, très intellectuelles, de l'intelligence et de la connaissance, et elles ne sont pas spécifiques à la féminité. Autant la magie d'Ódhinn est bien connue et intéresse une foule de personnes, autant celle de Freyr est restée secrète puisque dissimulée dans une formulation peu compréhensible.

Deuxièmement, le fait que la magie de Freyr doive être maniée avec mesure, sinon elle se retourne contre son utilisateur et le détruit, souligne le fait, en apparence évident, que la magie d'Ódhinn semble,elle, être inépuisable. Nous retrouverons cette espèce de complémentarité entre magie d'Ódhinn et magie de Freyr.

Nous allons maintenant confirmer ces interprétations en étudiant les autres poèmes associés à Jeran.

 

Poème runique islandais

 

 est est un profit [ ou un goði, un prêtre païen] pour les humains,
gott] été ,
Et florissante [peut-être aussi 'en parfaite santé'] récolte.
annus. [année, production de l'année] allvaldr [tout puissant]

Le premier vers du poème islandais est exactement le même que celui du poème viking, il comporte donc la même ambiguïté entre 'profit' et 'godhi'. De façon inattendue, le deuxième vers présente le même problème. Wimmer donne le mot qu'il a lu : gott, et le traduit par 'bon' mais ce mot n'existe pas et on peut l'interpréter soit par gotr est lu góðr = 'bon.. Notez que c'est moi qui rajoute un accent sur le 'o', maintenant, que 't' lu comme 'ð' est courant, et que le 'r' et le 't' s'écrivent souvent de la même façon dans ces manuscrits, cette transcription est donc tout à fait possible mais au total Wimmer effectue 3 modifications sur un mot de 4 lettres ! Dans ces conditions, et bien que je ne veuille pas proposer de modifications explicites toutes peu vraisemblables, il me paraît cependant clair que le scalde ait voulu jouer sur les sonorités semblables de góðr (bon), goð (dieu), et goði (prêtre païen).

Le Þrideilur Rúna plus tardif, tranche en donnant glart sumar pour ce vers: en transformant (encore!) glart en glaðr, on peut traduire par: 'joyeux été..

La version latine du Þrideilur Rúna est :

Amnus [lire : Annus = Année ou Saison] commúne bonúm [bien commun] æstas exhilarans [été réjouissant]

Ager maturus [champ mûr]

Le poème anglais, comme d'habitude, est fortement christianisé, mais ne change pas le sens de la rune.

 

Poème runique en vieil anglais

 

Ger (année] (ou 'année bonne., d'où la traduction classique 'récolte.) est une joie pour les hommes,
quand le dieu, saint roi des cieux, permet que la terre fournisse brillamment aux riches et aux pauvres.

Ce « dieu, saint roi des cieux » semble faire allusion au dieu des chrétiens mais, bien évidemment, il devait faire allusion à un Dieu païen, et comme je l'ai expliqué longuement, je suppose qu'il s'agit ici de Freyr. Les Anglo-Saxons ont été christianisés très tôt et il est même remarquable qu'ils aient été tolérants au point de conserver une ambiguïté quant au nom exact du dieu cité dans le poème.

Le poème runique vieil anglais présente une rune absente du Futhark germanique, Io ou Iar (le poème donne ces deux noms), que je crois pouvoir associer aussi à Jeran.

Io (Iar) [anguille ?] est une sorte de poisson de rivière;
cependant elle mange sa nourriture sur le sol;
elle a une belle demeure, couverte d'eau, où elle vit dans la joie

On remarque que la forme de cette vingt-huitième rune du poème anglo-saxon est exactement celle qu'Odenstedt décrit comme étant la forme finale de Jeran, (finale . aux environs de l'an 800 quand même) . Cela m'a poussé à envisager que cette rune supplémentaire puisse être affiliée à Jeran. Bien sûr, la présence d'une anguille n'est pas très compréhensible, et la traduction de io ou iar par 'anguille' est loin d'être certaine, mais on voit qu'au fond, elle est décrite comme un animal vivant dans l'abondance. Quand elle est présente, elle apporte l'abondance aussi car elle constitue un met délicieux et nourrissant qu'elle « fournit brillamment aux riches et aux pauvres ». La société anglo-saxonne était beaucoup plus hiérarchisée que la société norroise et on devait y mourir de faim plus souvent, ce qui explique l'ajout de « et aux pauvres » dans le poème anglo-saxon. J'ai remarqué que le poème anglo-saxon insiste souvent sur le fait que la rune est valide pour tout le monde (et, je suppose, donc, pas seulement pour les nobles). Cela lui donne un aspect prêchi-prêcha que je n'aime pas, mais, par ailleurs on peut y trouver aussi un aspect revendicatif qui suggère l'existence d'un passé heureux où les inégalités étaient moins terribles.

Enfin, le Dit de Hár fait de Jeran une rune capable de contrer la magie (maintenant, non agressive . en opposition avec Kaunan) d'une chamane ou plus exactement de ce que nous appelons une sorcière en train de voler dans les airs, à cheval sur son bâton magique, et habitant un corps et un esprit autres que les siens.

 

Dixième strophe du Dit de Har :

 

J'en sais un dixième :
Si j'en vois chevaucher en rond, Jouer des tours dans l'air (ou se balancer.)
J'arrive ainsi
À ce qu'elles voyagent hors
sinna heimhama, [des peaux qu'elles habitent]
sinna heimhuga. [des esprits qu'elles habitent]

J'ai conservé les deux derniers vers en Vieux Norrois car ils sont extrêmement ambigus et, à mon sens, les traductions classiques comportent une double et profonde faute d'interprétation que je tiens à vous expliquer tant elle soulève de problèmes, pardonnez-moi cette longue digression. Le mot heimr qui est en préfixe de heimhama et de heimhuga, signifie, un peu comme l'Anglais home, l'endroit où l'on habite habituellement. Le mot hamr signifie d'abord 'peau d'un oiseau avec ses plumes', et a pris progressivement le sens de 'chemise' : il a conservé cette idée de 'seconde peau'. Il est ici au génitif pluriel et ne peut donc pas se traduire par un singulier (comme les experts le font généralement) sans violer le texte du scalde. Le mot hugr signifie pensée mais peut prendre le sens comparable à celui de hamingja, l'esprit familial qui accompagne un individu jusqu'à sa mort. Hugr est aussi au génitif pluriel.

Les expert tendent à suggérer, dans leurs traductions, que Ódhinn agresse ces « elles » qui sont sans doute en effet des femmes en train de pratiquer la magie. Ainsi, ils font de lui une sorte d'inquisiteur avant l'heure capable de les arracher à leur propre peau. L'influence de la pensée chrétienne sur la pensée universitaire est trop évidente ici pour que j'insiste plus. Mais regardons plutôt ce que dit le texte : « J'arrive ainsi à ce qu'elles voyagent hors de etc. » : où voyez-vous une agression dans cela ? Chacun sait que les chamans effectuent des voyages hors de leur corps, et il est évident que leur maître en chamanisme a bien dû, un jour, les aider à sortir hors de leurs corps. C'est un geste affectueux, de maître à apprenti qu'il effectue, et non pas une agression. Pour interpréter encore plus à fond ces vers, et en souligner l'ambiguïté, il nous faut considérer ce pluriel dans hamr et hugr. On peut soutenir (c.est la position officielle) qu'il s'agit de leur propre peau et de leur propre esprit. Excepté les schizophrènes, on n'a généralement qu'une seule peau et qu'un seul esprit, mais il est possible que Ódhinn veuille souligner qu'il parle ici de plusieurs personnes à la fois. Notez que hamr, la 'peau artificielle', est mal traduite dans ce cas. Dans ce cas, Ódhinn décrit exactement l'action du maître en chamanisme qui aide les débutants à sortir de leur propre corps. Il est aussi possible que le mot heimr (lieu d'habitation usuel) soit pris dans un sens un peu élargi, celui de 'habitation à l'instant présent', et c'est donc maintenant heimr qui n'est pas exactement traduit. Le mot hamr désignerait alors la peau d'oiseau que les magiciennes ont revêtu pour « voleter dans les airs » (notez que l'expression utilisée par Ódhinn implique une forme de maladresse de la part de ces magiciennes), leur résidence temporaire, et hugr désignerait l'esprit de l.animal qu'elles habitent pour pouvoir voler, qui une buse, qui une chauve-souris, qui un busard saint Martin ou un vautour fauve, d'où le pluriel qui vient naturellement. Dans ce cas, il est en effet possible qu'il s'agisse d'une agression de la part de Ódhinn, mais il est aussi tout à fait possible que ces soit l'inverse : les magiciennes ont revêtu des peaux d'oiseau et Ódhinn les accueille et les aide à reprendre leur forme naturelle. En termes plus politiquement corrects, il faudrait dire que les sorcières se sont enduites de substances psychotropes pour se mettre en transe et aller en un certain lieu et qu'il les aide à sortir de la transe provoquée par ces drogues, ce qui s'accorde parfaitement bien à ce que l'on sait objectivement des sabbats de sorcières.

Il est vrai que je répugne à comprendre que Ódhinn ait pu être un chasseur de sorcières, lui qui a accepté l'enseignement de Freyja, qui est accusé par Loki d'avoir accepté d'être humilié pour pratiquer la sorcellerie (dans la Lokasenna) et qui est justement en train de se vanter, dans les vers que je cite maintenant, de pratiquer la magie. En se plaçant hors de tout contexte religieux et en ne considérant que les textes relatifs à Ódhinn, l'hypothèse d'un Ódhinn chasseur de sorcières est donc tout à fait invraisemblable. Dans ce cas, seules les deux interprétations où il aide les magiciennes sont possibles. Enfin, si on sacrifie la heimr pour la hamr, c'est la dernière interprétation qui est obtenue, et celle-ci nous décrit un Ódhinn grand maître du sabbat de sorcières, les aidant à le rejoindre. Comme d'habitude, et dans la mesure où le texte est effectivement ambigu, je suppose que le scalde l'a voulu et que ces deux interprétations sont également valides : Ódhinn aide les sorcières à le rejoindre de deux façons différentes. On peut même préciser que, dans la mesure où les sorcières semblent maladroites, il ne doit pas s'agir d'un esbat qui ne réunit que des initiés sans doute capables d'effectuer sans aide le voyage, mais d'un grand sabbat réunissant toutes sortes personnes plus ou moins initiées à la magie. Le grand ennui de mon interprétation de cette strophe du Dit de Hár est qu'elle décrit un sabbat de sorcières dont Ódhinn serait le grand maître, ce qui va dans le sens d'hypothèses très décriées comme celle d'une Margaret Murray (note 2).

Pour conclure cette digression, nous voyons que cette strophe décrit une magie sensuelle, fondée sur les qualités morales de persévérance et de fidélité, complémentaire à une magie intellectuelle, celle habituellement attribuée à Ódhinn, fondée sur la connaissance et la mémoire. Dans la mesure où c'est Ódhinn lui-même qui donne cette leçon, il est clair qu'il entend par là que la magie demande à la fois mémoire, connaissance, persévérance et fidélité. Ainsi, au magicien du premier millénaire, il était nécessaire de rappeler, comme le fait ce poème de façon indirecte, que l'intellect odinnique ne suffit pas à exercer la magie, qu'il faut aussi des qualités de coeur bien freyennes. Je ne suis pas certain cet ordre soit conservé dans notre monde moderne. De plus, nous avons pris l'habitude d'avoir tout, tout de suite, et la persévérance n'est guère pratiquée non plus de nos jours. Enfin, il de simple bon sens que toutes ces qualités soient requises, mais reconnaissons que le scalde a exprimé ce bon sens dans un style divin.

 

Conclusion :

Nous vivons dans l'univers impitoyable des trois premières runes de cet ætt, mais le temps qui passe apporte aussi des saisons d'abondance et corrige le fonds de désespoir sur lequel notre univers est bâti.

Jeran est la rune qui fait le lien entre l'inexorable passage du temps, depuis Hagla jusqu'à Naudiz - et les humains et, comme je vous l'avais annoncé, ce lien est là pour nous réchauffer le coeur, malgré tout. Freyr fait partie de cette grande trinité divine de la fertilité constituée par Njördhr, Freyja et Freyr et il semble que son rôle spécifique, dans cette trinité, soit justement d'exalter, comme Jeran, la miraculeuse abondance des récoltes de l'année. Ódhinn suggère que la magie de Freyr soit imprégnée de féminité et qu'elle repose sur des qualités de coeur plutôt que sur celles d'intellect. Dans la magie, intellect et dynamisme sont évidemment intriqués, mais Ódhinn souligne la nécessité pour les magiciens hommes de ne pas oublier leur féminité (hum, dans le contexte actuel, il n'est peut-être pas mauvais que certaines femmes s'en souviennent aussi), ni d'oublier ces qualités de coeur durant l'apprentissage et la pratique de la magie.

Enfin, du point de vue chamanique, elle est la rune qui aide à sortir de son corps, puis à y revenir harmonieusement. Sortir de son corps n'est pas sans danger et la schizophrénie guette les chamans trop 'consciencieux'. Jeran vous aidera à vous livrer sans réserve à l'acceptation d'un ou plusieurs'autres vous-mêmes' sans que vous n'en reveniez idiot.

Note 1 : Vous savez qu'il est amusant d'entendre un étranger mal prononcer un mot et faire une obscénité d'un mot innocent. J'insiste sur le 'a accent aigu' de árs parce qu'il se prononce 'oarss. ou 'orss. (le 'a. es' à peine marqué) qu'on ne peut donc pas confondre avec le mot ars, qui signifie 'cul'.

Note 2 : Margaret Murray est bien connue pour avoir argumenté en faveur de l'existence d'une ligne continue, de la haute antiquité à nos jours, de cercles sorciers, depuis appelés des covens même en Français, qui auraient honoré un Dieu cornu (voir son The Witch Cult in Western Europe, Oxford, 1921). Bon, Ódhinn n'est pas un Dieu cornu et mon interprétation contredit directement une hypothèse de base de M. Murray. D'autre part, cette dernière s'appuie sur des témoignages de sorciers torturés, en particulier des basques dont De Lancre rapporte le témoignage en 1613 (voir la bibliographie) . et je trouve qu'elle donne en effet une interprétation vraisemblable de ces témoignages, mais ce n'est pas une 'preuve', c'est plutôt une piste intéressante qui demande un travail plus sérieux que quelques citations éparses pour être utilisée comme argument. De plus, le Français de De Lancre, encore à demi du Vieux Français et persillé de Latin et de Basque est assez difficile à comprendre exactement. Je compte bien faire ce travail un jour, si Freyja me prête vie, comme on dit...>>

 

 

 

L'étude des runes suivantes feras l'objet d'une publication ultérieure par l'auteur :

Ihwaz (ou Iwaz)

Pertho

Algiz 

Sowelo

Tiwaz

Ehwaz

Berkanan

Mannaz

Laukaz

Ingwaz

Dagaz

Othala (ou Othila)

 

 

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